Une fois, j’ai fait remarquer à un de mes amis qu’il y avait
dans son roman des chapitres un peu faibles : C’est vrai qu’ils moins bons,
m’a-t-il répondu, ils ne sont pas les plus importants. Mais je devais les
écrire, sinon on n’aurait pas compris ce qui se passait dans les chapitres-clés.
Cette explication m’a semblé lumineuse : mon ami écrivait certains
morceaux de son roman comme on accomplit une besogne fastidieuse. Comme un
contribuable remplit sa feuille d’impôts : pas drôle mais, quand c’est
fait, on peut s’amuser.
L’ennui que mon ami avait éprouvé à écrire ces chapitres était
le même que celui que j’avais éprouvé à le lire. Et pourtant il n’avait pas
tort, ces chapitres creux étaient indispensables à la compréhension de
l’ouvrage. Pas question d’ellipses.
Que faire alors ?
Il y a une règle, et elle est indéfectible : ne pas
ennuyer le lecteur. Jamais. Le lecteur a payé pour avoir la même qualité narrative,
la même intensité dans l’écriture, de la première à la dernière page. En
admettant que l’on veuille écrire un roman-catastrophe, il faudra mettre autant
d’énergie créatrice à expliquer la gestion des égouts de Paris qu’à raconter
l’invasion de la capitale par les rats. Les passages obligés de la narration,
explicatifs, causatifs, didactiques, doivent être aussi denses et aussi
inventifs que les moments forts. Tout ce qui se soustrait à cette règle
s’expose au bâillement du lecteur. Finissons par deux exemples.
Dans Les Liaisons dangereuses,
l’idée romanesque repose sur le jeu pervers de la séduction et de la
manipulation. Deux extrémités, deux données narratives s’y détachent : un
pari (Valmont doit séduire une femme inaccessible) et une fin morale (le
châtiment de la marquise perverse, l’absolution pour Valmont revenu dans le
droit chemin).
Au fondement de La Ligne
verte, le roman de Stephen King, on trouve aussi une idée : la peine
capitale infligée à un innocent. Président à la composition du roman deux
situations : l’arrestation d’un homme pour le double crime qu’on lui
impute et son exécution.
Dans ces exemples, à chaque extrémité, il y a plusieurs
centaines de pages. Ce ne sont pas des pages de remplissage. Elles n’ont pas
une vertu purement démonstrative. Elles continuent à raconter, et ce avec une
vigueur jamais démentie. Ainsi dans La Ligne verte, l’infection urinaire de Paul, le
geôlier en chef, ne constitue pas un simple effet de retardement avant le grand
saut dans l’action, elle n’a pas pour but d’augmenter l’effet de suspense.
Combien seraient tristes les pages dont l’unique dessein consisterait à nous
faire patienter avant le grand saut… Cet épisode inaugural campe l’humanité du
personnage mieux que ne le ferait une description directe, du genre :
« Paul était un homme sympathique. En effet… ». Mais surtout il
permet de fournir une base aux relations futures entre le criminel supposé et
son geôlier : John Caffey guérit Paul grâce à son étrange pouvoir, ce qui
ôte au lecteur qui en douterait encore les dernières hésitations quant à son
innocence. Comique, tragique, pathétique : des ingrédients complexes
s’entremêlent dans ces chapitres qui ne sont pas, certes, des chapitres-clés.
L’auteur y a mis beaucoup de soin. Autant sinon plus que dans la mise à mort de
John Caffey, point d’orgue et dénouement du roman.
Résumons-nous. Une idée ne sera pas romanesque tant qu’elle ne
sera pas sous-tendue par la volonté de faire un roman jusqu’au bout. En fait,
informer, expliquer, démontrer quelque chose au lecteur ne doit pas signifier
qu’il faille arrêter de faire du roman. Du début à la fin le romancier doit
rester un créateur. Jamais il ne doit lever le stylo. En magasin
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