Il y a vingt-cinq ans, les Tee-Birds – abréviation de
Thunderbirds, oiseaux du tonnerre – sévissaient à Bazas, patelin du Sud-ouest
de la France, 5000 âmes. Les Tee-Birds, c’était un groupe d’adolescents
imberbes qui se retrouvaient chaque samedi après-midi pour jouer des standards
et des compos. Comme j’en étais, je peux dire avec fierté que les volets de la
salle de « répèt » ne pouvaient rien contre la déferlante sonore
de notre musique rebelle qui s’abattait sur la place de la cathédrale.
L’autochtone n’est jamais venu se plaindre. Peut-être parce que le père du
bassiste était monsieur le maire, et qu’à l’époque le maire était un personnage
considérable.
Un jour que, fatigué d’avoir hurlé « Highway to
hell » et vomi notre dégoût de la société, nous prenions un goûter
réparateur (Canada dry et Papy Brossard), l’un d’entre nous a plaqué quelques
riffs sur sa guitare. Nos mandibules se sont arrêtées de mastiquer. Ces riffs
étaient inouïs. Deux riffs trouvés au hasard et beaux à couper le souffle.
« Excellent ! » ai-je lancé. « Dingue ! » a
déclaré le bassiste. « Con-si-ré-rable ! » a conclu le batteur.
Et, abrégeant hardiment la pause, nous nous sommes remis au labeur. Il fallait
trouver à cette fulgurance l’écrin qui la sublimerait. Nous avons tout
convoqué : imagination, savoir-faire, technicité, génie. Mais comme au
bout de deux heures rien de convaincant n’avait surgi, nous avons reporté le
grand-œuvre au samedi suivant. Et ainsi de suite. Pour finir, l’idée a été
fondue, presque imperceptible, dans un morceau sans relief que nous avons
enregistré pour le principe, mais que nous n’avons jamais rejoué.
En littérature on peut connaître ce type d’expérience. On se
réveille avec une idée, une trouvaille, et l’on croit pouvoir en faire un
livre. On se doute bien que cela ne suffira pas, cependant on reste confiant,
on croit en notre bonne étoile, en notre imagination, voire, si on est
superstitieux, en notre inspiration.
En général la part indéterminée de la narration à venir se
trouve entre les points forts du projet, entre ses deux bouts. Par exemple si
je veux raconter une histoire d’amour, il faut que je remplisse l’espace qui se
trouve entre le feu du premier regard et la scène où les personnages se
retrouvent à poil. Si je veux raconter une vengeance, il faut que j’invente ce
qui se trouve entre le moment où on a fait croire au héros que le rat qu’on lui
sert est du ragoût de mouton, et le moment où le héros accommodera le farceur
sous forme de croquettes pour chiens.
Souvent un roman ne naît que de cela : une image, un discours, une scène,
un tableau, quelque chose qui nous tient à cœur et qu’on immortalisera à notre
façon. Une ou deux idées fixes. Le reste viendra comme il viendra, guidé
par la clarté de ces objectifs ; il naîtra du terreau de l’imagination
comme des pousses issues des glands du chêne majeur.
L’ennui serait de s’en tenir à cette conviction. À l’état de
projet, un roman n’a pas toujours besoin d’une idée grande et complexe. Mais
quand il s’élabore, il a besoin d’un peu plus que cette tension vers la
réalisation d’une idée. <<<< Retour
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