Didier Pourquie


"Economise ta salive, Bob !"
Le dialogue dans le roman

 

L’une des grandeurs du roman est qu’il absorbe, ingère, digère tous les genres et toutes les formes. Mais la polyvalence du romancier ne va pas de soi. Savoir raconter ou décrire est une chose, savoir élaborer des dialogues en est une autre. Dès qu’il commence à faire causer les personnages, le romancier s’aventure en terrain glissant. D’autant plus glissant que la rédaction d’un dialogue semble souvent aller de soi. On ouvre les vannes, et hop ! c’est parti, ça bavarde sur des pages, ça bavarde, ça bavarde !...

Salopard comme je suis, je m’empare de l’extrait d’un manuscrit qu’un copain m’a envoyé pour que je lui donne mon avis (je change le nom des personnages – après tout le manuscrit sera peut-être publié. Mettons que c’est Bob qui ouvre le dialogue) :

 – Comment vont tes enfants ?

Le visage de Clark s’éclaira.

– Ils se portent à merveille. Amanda est une vraie concertiste en herbe, elle a même déjà inventé une méthode pour jouer du piano avec le côté de la main. Quant à Kevin, s’il continue sur la voie actuelle, il devrait devenir démolisseur d’immeuble, boxeur, quelque chose où il faille casser. Mais… pourquoi ce rendez-vous ici ?

– Parce que tu travailles à côté.

– L’institut a une machine à café, tu sais, j’aurais pu te faire entrer.

– J’ai arrêté le café.

– Tu n’as pas l’air dans ton assiette… que se passe-t-il ?

– Ça va. J’aurais simplement besoin de ton aide… en toute confidentialité.

– Ça part très mal. Je t’écoute.

 Ici, on le devine, un moment important se prépare. Bob va faire une révélation à Clark. Malin, le narrateur ménage le suspens. D’où ces prolégomènes sur les enfants de Clark, prolégomènes qui, en réalité, cassent le rythme et malmènent la tonalité générale de l’ouvrage (polar historique). La longue tirade de Clark est mal fichue, popote, redondante (pour Kevin, il fallait s’arrêter à « démolisseur »), mais ce n’est pas elle qui est en cause. Tout le mal vient de la question initiale :

– Comment vont tes enfants ?

Là n’est pas ce qui intéresse le lecteur. C’est une parenthèse. Mais quel est son rôle ? Provoquer un effet d’attente ? Pas seulement. Il y a surtout un souci du vraisemblable, une préoccupation pour l’effet de réel qui taraude la mise en scène. Voilà ce qu’a dû se dire l’auteur : quand deux copains se rencontrent, eh bien on ne parle pas d’emblée des choses graves, on commence par évoquer la vie privée, on respecte les convenances, on obéit aux étapes codifiées de la conversation entre personnes civilisées.

Oui. Mais le problème est que le lecteur s’en moque. Il le sait que ces gens-là se respectent. Il n’a pas besoin de cette digression sur les fiertés domestiques de papa Clark. Ce qu’il veut, c’est qu’on en vienne au fait. Et l’on sent bien que le narrateur est partagé entre le désir de faire vrai et celui de ne pas trop tarder non plus. D’où, après les allusions humoristiques de papa Clark sur son démolisseur de fils, ce connecteur artificiel qui tombe comme un mégot sur un savarin :

– Mais… pourquoi ce rendez-vous ici ?

L’échange se poursuit. Six répliques durant lesquelles Bob botte en touche malgré les efforts désespérés de Clark pour faire comprendre à son copain qu’il est prêt à l’écouter. Les écarts de ton, pour paraître naturels, sont marqués par des points de suspension (la logique aurait voulu qu’il y en eût entre « Ça part très mal » et «  Je t’écoute »). Mais ce sont des chevilles trop visibles, et qui précisément retirent de la crédibilité au dialogue.

On pourrait suggérer d’effacer le « … que se passe-t-il ? » et le «  Je t’écoute », le dialogue y gagnerait en naturel, mais au-delà de ces petites rectifications, c’est tout le passage qu’il faudrait revoir. Se demander même s’il était nécessaire (1)

Quand je lis des dialogues que je trouve réussis dans les romans, il apparaît que ce sont pour la plupart des dialogues où l’on échange peu de questions et de réponses. Ce sont des exclamations, des déclarations (un personnage donne son avis sur un sujet) ou encore des injonctions. Les questions quant à elles sont souvent rhétoriques. Dans le passage dont je vous parle, le dialogue se poursuit exclusivement à coups de questions et de réponses. Autrement dit le personnage de Clark est tout à fait accessoire. Son seul rôle est de permettre à Bob d’exprimer ses intentions.

Mon avis est qu’il ne faut jamais donner à un personnage le rôle de simple déclencheur de discours. On le cantonne à une dimension très pauvre et très factice. Au-delà de lui, c’est tout le dialogue qui s’en ressent.

J’ai à côté de moi L’Assommoir de Zola. Je le parcours. Les dialogues sont nombreux mais brefs. Les questions sont rares. Presque chaque fois rhétoriques. Prenons-en une qui est néanmoins une vraie question. Le père Colombes est le tenancier du café nommé L’Assommoir : 

 Alors c’est la tournée de monsieur ? demanda le père Colombes à Coupeau.

Celui-ci paya sa tournée.

Difficile de faire plus bref.

Prenons un exemple plus récent pour finir. Michel Quint, un extrait de Billard à l’étage :

Joseph reconnaissait l’endroit :

– Zé, t’as pas des jumelles ?

– D’après Bastien, ce que tes yeux ne peuvent pas voir, c’est que Dieu veut te le cacher. Joue, c’est ton tour.

Eh oui, l’art du dialogue, ça consiste à éviter autant que possible de répondre aux questions que posent les personnages.



(1) Tout de même, puisque ma femme me le suggère et parce que c’est bien beau de critiquer mais je voudrais t’y voir, je vous propose une version améliorée de cette inutile conversation. Afin que l’explication soit bien claire :

- Comment vont tes enfants ?

Le visage de Clark s’éclaira.

- À merveille. Amanda est une vraie concertiste, elle a même inventé une méthode pour jouer du piano avec le tranchant de la main. Quant à Kevin, s’il continue sur sa lancée, il finira démolisseur d’immeuble…

- Clark, j’ai besoin de ton aide.

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