"Economise ta salive, Bob !" Le dialogue dans le roman
L’une des
grandeurs du roman est qu’il absorbe, ingère, digère tous les genres et toutes
les formes. Mais la polyvalence du romancier ne va pas de soi. Savoir raconter
ou décrire est une chose, savoir élaborer des dialogues en est une autre. Dès
qu’il commence à faire causer les personnages, le romancier s’aventure en
terrain glissant. D’autant plus glissant que la rédaction d’un dialogue semble
souvent aller de soi. On ouvre les vannes, et hop ! c’est parti, ça
bavarde sur des pages, ça bavarde, ça bavarde !...
Salopard comme
je suis, je m’empare de l’extrait d’un manuscrit qu’un copain m’a envoyé pour
que je lui donne mon avis (je change le nom des personnages – après tout le
manuscrit sera peut-être publié. Mettons que c’est Bob qui ouvre le dialogue) :
– Comment vont tes enfants ? Le visage de Clark s’éclaira.
– Ils se portent à merveille. Amanda est une
vraie concertiste en herbe, elle a même déjà inventé une méthode pour jouer du
piano avec le côté de la main. Quant à Kevin, s’il continue sur la voie
actuelle, il devrait devenir démolisseur d’immeuble, boxeur, quelque chose où
il faille casser. Mais… pourquoi ce rendez-vous ici ?
– Parce que tu travailles à côté.
– L’institut a une machine à café, tu sais,
j’aurais pu te faire entrer.
– J’ai arrêté le café.
– Tu n’as pas l’air dans ton assiette… que
se passe-t-il ?
– Ça va. J’aurais simplement besoin de ton
aide… en toute confidentialité.
– Ça part très mal. Je t’écoute.
Ici, on le
devine, un moment important se prépare. Bob va faire une révélation à Clark.
Malin, le narrateur ménage le suspens. D’où ces prolégomènes sur les enfants de
Clark, prolégomènes qui, en réalité, cassent le rythme et malmènent la tonalité
générale de l’ouvrage (polar historique). La longue tirade de Clark est mal
fichue, popote, redondante (pour Kevin, il fallait s’arrêter à
« démolisseur »), mais ce n’est pas elle qui est en cause. Tout le
mal vient de la question initiale :
– Comment vont tes enfants ?
Là n’est pas ce
qui intéresse le lecteur. C’est une parenthèse. Mais quel est son rôle ?
Provoquer un effet d’attente ? Pas seulement. Il y a surtout un souci du
vraisemblable, une préoccupation pour l’effet de réel qui taraude la mise en
scène. Voilà ce qu’a dû se dire l’auteur : quand deux copains se
rencontrent, eh bien on ne parle pas d’emblée des choses graves, on commence
par évoquer la vie privée, on respecte les convenances, on obéit aux étapes
codifiées de la conversation entre personnes civilisées.
Oui. Mais le
problème est que le lecteur s’en moque. Il le sait que ces gens-là se
respectent. Il n’a pas besoin de cette digression sur les fiertés domestiques
de papa Clark. Ce qu’il veut, c’est qu’on en vienne au fait. Et l’on sent
bien que le narrateur est partagé entre le désir de faire vrai et celui de ne
pas trop tarder non plus. D’où, après les allusions humoristiques de papa Clark
sur son démolisseur de fils, ce connecteur artificiel qui tombe comme un mégot
sur un savarin :
– Mais… pourquoi ce rendez-vous ici ?
L’échange se
poursuit. Six répliques durant lesquelles Bob botte en touche malgré les efforts
désespérés de Clark pour faire comprendre à son copain qu’il est prêt à
l’écouter. Les écarts de ton, pour paraître naturels, sont marqués par des
points de suspension (la logique aurait voulu qu’il y en eût entre « Ça part très mal » et « Je t’écoute »). Mais ce sont des chevilles trop
visibles, et qui précisément retirent de la crédibilité au dialogue.
On pourrait
suggérer d’effacer le « … que se
passe-t-il ? » et le «
Je t’écoute », le dialogue y gagnerait en naturel, mais au-delà de ces
petites rectifications, c’est tout le passage qu’il faudrait revoir. Se
demander même s’il était nécessaire (1)
Quand je lis
des dialogues que je trouve réussis dans les romans, il apparaît que ce sont
pour la plupart des dialogues où l’on échange peu de questions et de réponses.
Ce sont des exclamations, des déclarations (un personnage donne son avis sur un
sujet) ou encore des injonctions. Les questions quant à elles sont souvent
rhétoriques. Dans le passage dont je vous parle, le dialogue se poursuit
exclusivement à coups de questions et de réponses. Autrement dit le personnage
de Clark est tout à fait accessoire. Son seul rôle est de permettre à Bob
d’exprimer ses intentions.
Mon avis est
qu’il ne faut jamais donner à un personnage le rôle de simple déclencheur de
discours. On le cantonne à une dimension très pauvre et très factice. Au-delà
de lui, c’est tout le dialogue qui s’en ressent.
J’ai à côté de
moi L’Assommoir de Zola. Je le
parcours. Les dialogues sont nombreux mais brefs. Les questions sont rares.
Presque chaque fois rhétoriques. Prenons-en une qui est néanmoins une vraie
question. Le père Colombes est le tenancier du café nommé L’Assommoir :
– Alors c’est la tournée de monsieur ? demanda le père Colombes à
Coupeau.
Celui-ci paya sa tournée. Difficile
de faire plus bref.
Prenons
un exemple plus récent pour finir. Michel Quint, un extrait de Billard à l’étage : Joseph reconnaissait l’endroit :
– Zé, t’as pas des jumelles ?
– D’après Bastien, ce que tes yeux ne
peuvent pas voir, c’est que Dieu veut te le cacher. Joue, c’est ton tour.
Eh
oui, l’art du dialogue, ça consiste à éviter autant que possible de répondre
aux questions que posent les personnages.
(1) Tout de même, puisque ma
femme me le suggère et parce que c’est bien beau de critiquer mais je voudrais
t’y voir, je vous propose une version améliorée de cette inutile conversation.
Afin que l’explication soit bien claire :
- Comment vont tes enfants ? Le visage de Clark s’éclaira. - À merveille. Amanda est une vraie
concertiste, elle a même inventé une méthode pour jouer du piano avec le tranchant
de la main. Quant à Kevin, s’il continue sur sa lancée, il finira démolisseur
d’immeuble… - Clark, j’ai besoin de ton aide.
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