Le bricolage narratif


La veille de l’épreuve d’histoire au concours de Normal sup’, au lieu de réviser, j’ai fait la nouba. Je me créais ainsi un argument pour échouer et ne pas me confronter à ma médiocrité, l’artiste noceur privilégiant l’instant à la carrière. Le lendemain j’étais si fatigué que je peinais à déchiffrer le sujet de l’épreuve de quatre heures qui portait sur l’URSS. J’ai rédigé malgré tout le récit historique et politique de la Russie de 1905 à 1924. Ensuite il y a eu un trou béant. Je piquais du nez, et je ne voyais pas ce qui avait pu foutrement se passer jusqu’en 1953. J’ai donc poursuivi mon récit après la mort de Staline, et ce jusqu’en 1964, moment où je me suis écroulé sur ma copie, terrassé par le sommeil. Une heure plus tard, maussade et chiffonné, j’ai relu ce que j’avais écrit. Et soudain tout ce qui s’était passé entre 1924 et 1953 m’est revenu en mémoire. Les événements de ces trente années-là méritaient mieux qu’une ellipse, mais le protocole de l’épreuve m’interdisait d’intercaler des pages dans ma copie. J’ai donc recouru à une ficelle narrative, celle du flash-back de dernière minute pour combler le vide. La formule de raccord était : « Du reste, cet événement de 1964 nous rappelle ceux qui ont eu lieu en 1924. En effet… ». Et le récit reprenait comme si de rien n’était.

Toute cette introduction pour parler du roman. Qu’on se comprenne bien, je n’ai rien contre les chronologies bousculées, rien contre les récits déstructurés. La linéarité dans la narration ne saurait être la seule voie de salut, il y a bien longtemps que les romanciers l’ont démontré. Mais il y a une différence énorme avec ce bricolage vaguement improvisé qui voudrait nous faire avaler un événement du récit, quel qu’il soit, en le justifiant par une acrobatie tardive.

Je vais prendre pour exemple un passage de Bel-Ami, roman que je considère comme un chef-d’œuvre, mais qui pourtant, dans un passage resté célèbre, commet une maladresse de ce genre, ou plutôt une négligence – sans doute due au fait que l’ouvrage est d’abord paru sous forme de feuilleton, ce qui ne permettait pas à Maupassant d’opérer des modifications d’ordre structurel.

Georges Duroy se rend chez les Forestier. Il sait qu’il n’a pas les moyens de s’offrir une tenue assez élégante pour faire bonne figure dans ce foyer de la bourgeoisie aisée où se réuniront quelques personnalités journalistiques. Il s’attife comme il peut, et le voilà en train de monter l’escalier : « Il montait lentement les marches, le cœur battant, l’esprit anxieux, harcelé surtout par la crainte d’être ridicule ; et soudain, il aperçut en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trouvaient si près l’un de l’autre que Duroy fit un pas en arrière, puis il demeura stupéfait : c’était lui-même, reflété par la haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir tant il se jugea mieux qu’il n’aurait cru. »

Jusque là tout va bien. Maupassant nous découvre le personnage en même temps que celui-ci se découvre à lui-même. La surprise est totale. Même si Duroy ne nous semblait pas sympathique, nous redoutions, au moment où il enfilait ses hardes, qu’il ne fasse mauvaise impression et que son apparition dans un salon bourgeois ne tourne au dîner de cons. Nous respirons : l’élégance naturelle du héros le met à l’abri du grotesque. Quoi qu’il fasse, il reste séduisant.

Mais voilà que Maupassant s’inquiète. Sa trouvaille narrative pourrait susciter des objections. Comment ! Il faut donc que Duroy ne s’aperçoive de l’effet qu’il produit qu’au moment où il entre chez les Forestier ? Peut-on croire une chose pareille ? Le fait est que le lecteur le croit. Le génie intuitif de Maupassant a fonctionné à merveille. Mais l’auteur doute. Il se croit obligé d’apporter des précisions : « N’ayant chez lui que son petit miroir à barbe, il n’avait pu se contempler entièrement, et comme il n’y voyait que fort mal les diverses parties de sa toilette improvisée, il s’exagérait les imperfections, s’affolait à l’idée d’être grotesque. »

Que vient faire ce petit miroir à barbe ? On s’en moque ! Ce retour en arrière est superflu. Vite oublions-le. Mais hélas, Maupassant, toujours soucieux de clarté, se contraint à une transition. Et alors il revient sur l’effet produit par cette rencontre inattendue avec un miroir : « Mais voilà qu’en s’apercevant brusquement dans la glace, il ne s’était même pas reconnu ; il s’était pris pour un autre, pour un homme du monde, qu’il avait trouvé fort bien, fort chic, au premier coup d’œil. »

Il se produit le même effet que pour le conteur comique qui, doutant que son auditoire ne comprenne sa plaisanterie, la raconte une seconde fois, en l’augmentant de pesantes explications. Le résultat produit est toujours le même : la trouvaille est désamorcée, l’effet escompté tombe à plat.

Quand j’ai rédigé l’abominable dissertation du concours à Normal sup’, je n’avais certes pas le génie de Maupassant, et là où ce dernier a su aménager discrètement son bricolage narratif, je n’ai dû pour ma part duper aucun correcteur sur la misère de ma réflexion historique. Il n’empêche : le principe du flash-back ne se défend que s’il est subordonné à l’économie tout entière du roman. Pas s’il intervient au petit bonheur d’une narration improvisée. Pour les lecteurs, cela sent trop furieusement son écrivain amateur. 


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