Tuons les adverbes !


Il fait beau, je suis dans une chambre d’hôtel, et j’entends des gens rire dans la cour. Je ne peux comprendre les propos qu’ils échangent, mais aux inflexions de leur voix, je devine qu’une mécanique est enclenchée : quelqu’un lance un trait d’esprit, des rires fusent ; quelqu’un répond sur le même ton, les rires fusent à nouveau. Il s’agit de maintenir cette atmosphère de bonne humeur par la mise en œuvre de son ingénieuse spontanéité. L’équilibre de l’improvisation est fragile, éphémère. Il repose sur un talent qui ne va pas de soi et qu’on  n’a pas tous les jours. L’orateur, encouragé par l’hilarité de son auditoire, déploie plus d’à-propos qu’il ne s’en soupçonnait lui-même.

Mais cela ne marche pas toujours ainsi. Il arrive que le mot d’esprit n’atteigne pas le but espéré par son auteur. Ce mot d’esprit, nous l’avons saisi, nous en avons apprécié la saveur drolatique, mais, pour une raison ou une autre, nous ne nous esclaffons pas, notre visage reste impassible, nous sourions à l’intérieur. L’orateur se méprend sur notre attitude, il pense que nous n’avons pas entendu.

Alors il répète.

C’est ce qu’a fait une fois une amie qui, déçue sans doute que je ne réagisse pas à son expression « couille et chemise » s’est employée à la réutiliser dans la phrase suivante, tuant du même coup tout le bien que je pensais de sa trouvaille. J’allais dire tout le bien que je pensais d’elle.

Je pense qu’il se passe quelque chose de comparable quand on écrit, et surtout quand on débute dans le métier. On s’expose à décevoir quand on souligne une observation par ailleurs spirituelle, une description audacieuse, une répartie intelligente. Là-dessus, soyons clair, on doit faire confiance au public et à son silence. Dans un roman, le narrateur est un guide pour le lecteur, soit, mais il ne doit pas constamment lui secouer la manche pour se faire suivre, il n’a pas besoin de dire à quel point les choses sont belles pour qu’elles le soient.

C’est pourquoi je crois en l’économie des moyens.

Et en particulier des adverbes.

Le rôle des adverbes est d’apporter une détermination, un complément d’information à un autre mot : verbe, adjectif, adverbe. Il arrive que l’adverbe soit le mot qui porte l’information importante de la phrase, et dans ce cas il est indispensable. Exemple : « Est-ce que vous le voyez ? – Souvent. »

Mais la plupart du temps il n’est pas indispensable et on peut l’exclure de la phrase sans que celle-ci devienne bancale sur le plan grammatical, et sans qu’elle change de sens. Exemple : « Il viole souvent les femmes, généralement pour se distraire, en assassin artistement intelligent. »

Si l’on écrème la phrase, cela donne : « Il viole les femmes pour se distraire, en assassin intelligent. »

La phrase n’a rien perdu de sa force car le cerveau du lecteur ne retiendra que les mentions informatives importantes. On pourrait regretter la disparition de l’adverbe « artistement », qui donne à la phrase un aspect plus littéraire. Ne la regrettons pas longtemps. Les adverbes sont comme ces vieux pantalons que l’on a aimé porter : on hésite à les jeter, puis on les oublie.

Reprenons notre définition : le rôle des adverbes est d’apporter une détermination, un complément d’information à un autre mot, verbe, adjectif, adverbe. On peut le dire autrement : la plupart des adverbes sont  des éléments redondants chargés d’accompagner les verbes, adjectifs ou adverbes dont on croit qu’ils sont incapables de se suffire à eux-mêmes. (Si le mot ne se suffit pas à lui-même, alors c’est qu’il n’est pas celui qui convient à la phrase.)

Telle sera la suggestion du jour : prenez une de vos pages, supprimez tous les adverbes qui ne sont indispensables sur le plan grammatical. C’est là un conseil que nombre d’éditeurs ont donné avant moi.

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