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Il fait beau, je suis dans une
chambre d’hôtel, et j’entends des gens rire dans la cour. Je ne peux comprendre
les propos qu’ils échangent, mais aux inflexions de leur voix, je devine qu’une
mécanique est enclenchée : quelqu’un lance un trait d’esprit, des rires
fusent ; quelqu’un répond sur le même ton, les rires fusent à nouveau. Il
s’agit de maintenir cette atmosphère de bonne humeur par la mise en œuvre de
son ingénieuse spontanéité. L’équilibre de l’improvisation est fragile,
éphémère. Il repose sur un talent qui ne va pas de soi et qu’on n’a pas tous les jours. L’orateur, encouragé
par l’hilarité de son auditoire, déploie plus d’à-propos qu’il ne s’en
soupçonnait lui-même.
Mais cela ne marche pas toujours
ainsi. Il arrive que le mot d’esprit n’atteigne pas le but espéré par son
auteur. Ce mot d’esprit, nous l’avons saisi, nous en avons apprécié la saveur
drolatique, mais, pour une raison ou une autre, nous ne nous esclaffons pas,
notre visage reste impassible, nous sourions à l’intérieur. L’orateur se méprend
sur notre attitude, il pense que nous n’avons pas entendu.
Alors il répète.
C’est ce qu’a fait une fois une
amie qui, déçue sans doute que je ne réagisse pas à son expression
« couille et chemise » s’est employée à la réutiliser dans la phrase
suivante, tuant du même coup tout le bien que je pensais de sa trouvaille.
J’allais dire tout le bien que je pensais d’elle.
Je pense qu’il se passe quelque
chose de comparable quand on écrit, et surtout quand on débute dans le métier.
On s’expose à décevoir quand on souligne une observation par ailleurs
spirituelle, une description audacieuse, une répartie intelligente. Là-dessus,
soyons clair, on doit faire confiance au public et à son silence. Dans un
roman, le narrateur est un guide pour le lecteur, soit, mais il ne doit pas
constamment lui secouer la manche pour se faire suivre, il n’a pas besoin de
dire à quel point les choses sont belles pour qu’elles le soient.
C’est pourquoi je crois en
l’économie des moyens.
Et en particulier des adverbes.
Le rôle des adverbes est
d’apporter une détermination, un complément d’information à un autre mot :
verbe, adjectif, adverbe. Il arrive que l’adverbe soit le
mot qui porte l’information importante de la phrase, et dans ce cas il est
indispensable. Exemple : « Est-ce que vous le voyez ? – Souvent. »
Mais la plupart du temps il n’est
pas indispensable et on peut l’exclure de la phrase sans que celle-ci devienne
bancale sur le plan grammatical, et sans qu’elle change de sens. Exemple : « Il viole souvent
les femmes, généralement pour se distraire, en assassin artistement intelligent. »
Si l’on écrème la phrase, cela
donne : « Il viole les femmes pour se distraire, en assassin
intelligent. »
La phrase n’a rien perdu de sa
force car le cerveau du lecteur ne retiendra que les mentions informatives
importantes. On pourrait regretter la disparition de l’adverbe
« artistement », qui donne à la phrase un aspect plus littéraire. Ne
la regrettons pas longtemps. Les adverbes sont comme ces vieux pantalons que
l’on a aimé porter : on hésite à les jeter, puis on les oublie.
Reprenons notre définition : le rôle des adverbes est d’apporter une détermination, un complément
d’information à un autre mot, verbe, adjectif, adverbe. On peut le dire autrement :
la plupart des adverbes sont des
éléments redondants chargés d’accompagner les verbes, adjectifs ou adverbes
dont on croit qu’ils sont incapables de se suffire à eux-mêmes. (Si le mot ne
se suffit pas à lui-même, alors c’est qu’il n’est pas celui qui convient à la
phrase.)
Telle sera la suggestion du
jour : prenez une de vos pages, supprimez tous les adverbes qui ne sont
indispensables sur le plan grammatical. C’est là un conseil que nombre
d’éditeurs ont donné avant moi. <<<< Retour
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