Des dangers de l’imparfait
Il y a bien
des années, mon vieil ami et moi nous avions décidé de nous lancer des
défis : prendre une phrase au hasard dans un livre pris au hasard, et à
partir de là écrire une nouvelle. Au hasard. Après nous devions comparer les
résultats et nous congratuler mutuellement.
Cet exercice,
par sa gratuité même, aurait dû nous permettre de relativiser la gravité de ce
que nous allions faire. Quelle importance si le résultat était mauvais :
ce n’était qu’un jeu d’adolescents.
Mais ce n’est
pas ce qui s’est produit. Le stylo en main, j’ai commencé à sentir mon cœur
battre plus fort. Quand mon ami grattait frénétiquement sur sa feuille, je me
mettais à transpirer. Se jouait là un combat de Titans : nous mettions
notre génie à l’épreuve. Le jeu devenait duel. Une vérité allait surgir, lourde
de conséquences pour notre avenir.
J’avais du mal
à me concentrer. La phrase que nous avions tirée au sort ne voulait rien dire.
Elle était laide. Elle ne pouvait pas s’intégrer dans le texte que j’allais
produire. Elle me coupait les ailes. Elle m’obligeait à torcher un mauvais récit.
Et l’autre, pendant ce temps, qui écrivait, qui écrivait ! Mes mains
tremblaient. J’avais besoin d’air. Je comprenais que j’avais perdu la partie
avant d’avoir écrit une ligne. Mon ami n’était plus mon ami. Nos regards se
croisaient. Il me dévisageait un instant, et comme saisi par une intuition
subite, se remettait à écrire à un train d’enfer.
Aujourd’hui j’ai
naturellement oublié ce que j’écrivais alors. Une chose me revient malgré tout en
mémoire. L’application laborieuse avec laquelle je travaillais. Il fallait
raconter une histoire : soit. Cette phrase idiote serait la conclusion de
l’histoire : soit. Donc je devais préparer le terrain. J’ai présenté un
personnage en pleine action. Puis j’ai interrompu le récit pour expliquer
comment le personnage en était arrivé là. Suivait alors un long flash-back qui
taillait à la serpe les méandres biographiques de mon personnage. Ceci fait, je
pouvais retrouver mon personnage en pleine action, créer un dénouement, et
finir sur ma phrase-moralité idiote.
Les
proportions du récit : un quart d’action (1er plan) ; une moitié de flasch-back (2nd
plan) ; un quart de fin d’action (1er plan). Ces proportions
sont indulgentes. Le second plan a peut-être occupé plus des deux
tiers de mon récit.
Ce faisant, je
commettais ce qui est à mes yeux une candeur narrative : consacrer la
moitié de son récit au 2nd plan. Celui-ci est
ressenti par le lecteur comme une parenthèse. C’est le temps que prend le
romancier pour lui expliquer lentement, consciencieusement, qui sont ses
personnages. Or le romancier (pas plus que le nouvelliste) n’a à expliquer. Il
doit montrer.
Ce n’est pas
que le flash-back soit un mauvais procédé en soi. Mais au cinéma le film ne
s’arrête pas pour permettre au réalisateur de monter sur l’estrade et de vous
expliquer ce qui s’est passé avant. Le film montre. À un plan qui situe
l’action en 2008 succède un plan qui la situe en Algérie en 1961. Un
réalisateur inutilement zélé prendra ce plan en sépia. Mais, à moins qu’il ne
soit adepte de la voix-off, il continuera de montrer l’action comme si elle
était toujours au 1er plan.
Mon ami ne m’a
pas congratulé. Il souligné tout ce que ce 2nd plan avait de
pernicieux. Blessé, sur le moment je ne l’ai pas compris. Mais la leçon est
restée vive. Je déteste les parcours narratifs qui résument cinq années de vie
à l’imparfait ou au plus-que-parfait. On s’ennuie ferme. Rien n’est
bouleversant parce que les personnages sont abordés de loin, comme dans les
biographies encyclopédiques qui, elles, n’ont pas la prétention de nous
émouvoir. En magasin
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