Est-il vraiment nécessaire d'écrire ?
Il y a une
vingtaine d’années, alors que j’étais étudiant en khâgne, j’avais commis une
indiscrétion involontaire. Un ami m’avait confié les clés de son appartement. Cet
ami avait du boulot à terminer, et plutôt que de m’obliger à l’attendre dans la
cour du lycée, il m’avait suggéré de me rendre chez lui. Comme beaucoup de
monde à l’époque, mon ami écoutait de la musique qu’il enregistrait sur des
cassettes audio. J’ai pris une cassette qui mentionnait « The Doors »
sur l’étiquette.
Stupeur. Au
lieu d’entendre la voix de Jim Morrison, j’ai entendu celle de mon ami. Il ne
chantait pas. Il parlait. Sans la moindre nuance d’humour, lui qui
d’ordinaire était si drôle faisait une déclaration solennelle. Quelle était cette
déclaration ? Qu’à partir d’aujourd’hui il se mettrait à écrire. Que c’était là un véritable
engagement moral. Politique. Spirituel. Un engagement de tout son être. Un
engagement de son corps aussi, peut-être, je ne me souviens plus très bien. En
tout cas, c’était quelque chose de très important dont il fallait prendre date.
Ces mots fondateurs, ces phrases déterminantes étaient le préambule au grand
œuvre qui sidérerait bientôt la postérité.
On allait voir
ce qu’on allait voir.
En entendant
cela, j’étais mal à l’aise. Je n’étais pas destiné à recevoir ce testament.
Personne encore n’y avait droit d’accès. On n’écrit pas de préface avant que
l’ouvrage ne soit terminé. Ces mots devaient être archivés. On ne les
découvrirait que plus tard, quand les œuvres du grand homme auraient été
publiées. Pour couronner son génie visionnaire.
J’avais
conscience de cela en entendant cet enregistrement. J’avais envie de rire. Et
en même temps j’étais embarrassé. Embarrassé devant tant de naïveté. Mon ami
croyait-il vraiment que le monde entier attendait avec angoisse la voix de
l’écrivain ? Mais le monde entier se moquait bien de tout cela.
Ce que je veux
dire, c’est ceci. Peu importe que vingt ans plus tard mon ami n’ait publié
aucune œuvre et que sa déclaration ait été perdue. Ce qui compte à mes yeux,
c’est le contraste absurde entre deux sentiments. D’un côté la grandeur, la
force de cette impérieuse nécessité qui surgit un jour en tout homme de
lettres ; et de l’autre le morne détachement de ceux, lecteurs ou non, qui
n’attendent rien.
Admettre ce
décalage formidable entre le ressenti personnel – qui vous commande d’écrire –
et l’indifférence générale du monde qui vous entoure est une des premières
réalités douloureuses auxquelles il convient pour l’apprenti écrivain de se
confronter.
Il n’y a
aucune nécessité à écrire. Personne ne nous attend. Je ne parle pas des
écrivains confirmés, ceux qui ont eu la chance de créer autour d’eux un
lectorat fidèle, attentif et finalement assez paresseux (ce lectorat qui
désavoue si vite l’auteur qui change sa manière, ses sujets, l’auteur qui
innove). Je ne parle que des écrivains qui n’ont pas encore écrit. Et aussi de
ceux qui n’ont pas encore publié. Car même publié à dix exemplaires, le
livre confère une légitimité.
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