Celui qui voulait faire son Dumas sans être Dumas



Je suis tombé dans l'écriture comme on naît. Sans rien savoir de rien, pas même ce que cela pouvait signifier… Cela a commencé par les histoires que mes parents alignaient au mètre sur des étagères. Ils étaient libraires comme ils avaient été épiciers. En essayant de mettre de beaux produits en avant. Dans la minuscule boutique de la rue Kuhn, celle en pente qui conduit à la gare, ils étaient fiers de dire qu'il y avait tout. Tout ? SAS et les niaiseries de mon âge, Bob Morane et Asimov, mais aussi les subtils détours de Nabokov ou de Faulkner. Je lisais. J'avalais. Je dévorais. Verne ou Hugo, Twain et César, Papillon ou la Montagne magique. En vrac. En cataracte. Je n’avais qu’une seule consigne : ne pas trop ouvrir les livres. Lire en biais. Ne pas casser la reliure, afin que l'acheteur ne se doute de rien. Cela faisait de moi un voleur d'histoires. Le type qui s'introduit en douce dans le harem. Dans l'arrière-boutique aux odeurs de ficelle, de carton et d'encre, mes cuisses nues sur le meuble de fer, je lisais comme un chat se nettoie : sans se lasser. Avec pour seul gardien le ploc-ploc de la chasse d'eau, et parfois le tintement de la porte d'entrée, qui dénonçait un emmerdeur de client venu acheter joues roses et en douce un SAS ou un Paris Hollywood, avec des images de pin-ups aux lourdes poitrines, jambes écartées, poils retouchés (je le sais, j'ai souvent vérifié ces livres là aussi).


Le problème, c'est que ma besace débordait comme celle du braconnier des chasses royales après qu'on ait coupé la tête au roi. Trop. Trop vite. Je lisais à la tronçonneuse. En diagonale. Je me gavais, j'avoue. Ce qui m'a sauvé (du naufrage des mots), c'est qu'à chaque fois je regardais. Je scrutais. Tentais de comprendre où diable se nichaient le vent, la peur, l'étreinte qui se saisissaient de moi. Comment tout cela pouvait tenir là, entre l'encre et le papier. Quel était ce tour de magie ?

A l'école, mes rédactions devenaient autant de chances de comprendre ce mystère. Des expériences. Alors j'y allais. Du haut de ma naïveté, je me jetais dans le vide. Avec à chaque fois le même grand bruit mou de l'oisillon qui ne sait que tomber. Le bruit flasque d'une mauvaise note. « Hors sujet » une fois sur deux : emporté par l'élan. L'autre fois : « Trop poétique ».  Et cette remarque amère, accompagnée des regrets du prof qui ne comprenait rien à mes tentatives d'envolées : « Mais enfin, on ne vous en demande pas tant ! ». Ou alors : « Tu te laisses trop emporter par ce que tu écris, les mots c'est comme des fruits bien cuits, si tu les remues trop, cela fait de la confiture... ». Ma médaille d'or, ma Grand-croix de l'ordre du Grand Condor des Andes, je la reçus en seconde : « Vous avez voulu faire votre Dumas, mais vous n'êtes pas Dumas ».


D'Artagnan ne me vengea pas. Fin de ma première crise littéraire. Refroidi au calibre scolaire.

Celui qui a essayé d’être journaliste

Tout en continuant à noircir des cahiers à double interlignes (sans les montrer), après des études de sciences et de poésie physique, j'ai fait journaliste.

Mais un détail me révéla très tôt la supercherie. J'avais été embauché par un premier journal, Le Matin de Paris, et nous sommes allés dîner, mon italienne chérie du moment et moi. Et à ses oreilles ahuries, je me suis entendu psalmodier : « Voilà, j'écris ».


Puis il y eut les années AFP, à rédiger de factuelles et arides dépêches (sept ans, tout de même !). Ensuite, pour plus de vingt ans, je fus, je crois, un journaliste sincère. Je veux dire par là que lorsqu'on est journaliste, la « plume » comme on dit a fort peu d'importance. Ceux qui pensent le contraire se mettent le genou dans l'œil. L’élégance, la conviction, l'émotion sont aux antipodes de ce que l'on vous demande. Rien n'interdit de faire « fluide », d’ailleurs cela vaut mieux. Mais il ne s'agit pas de confondre la clarté et la légèreté du bon rédacteur avec les tripes d'un auteur. Journaliste est un métier... Et si cela devient une manière de vous engager, c'est que vous êtes déjà écrivain. C'est ainsi, par cette brèche, que le dilemme est revenu. Je commençais à faire des articles de plus en plus étranges. En émotion. En sensibilité. Je ne parvenais plus à me retenir d'entrer dans les histoires, de ne pas toucher à l'âme. 


Dans le même temps, le « métier » que j'avais connu, le journalisme de passion, tirait à sa fin. Dassault arrivait au Figaro, Internet faisait sa révolution, les journaux se muaient en produits formatés et raisonnés. J'avais été journaliste entièrement ? Bien, je serai, pour ces années d'écritures, écrivain à plein temps.  La peau sur la table. Quitte à craindre l'ombre des mots. Quitte à me heurter aux murs. Il n'était pas question pour moi de transiger. Chaque instant devait être consacré, désormais, à l'écriture.

Celui qui s’est sauvé dans l’écriture

Je ne sais pas ce que signifie écrire. En dehors du fait qu'il s'agit pour moi d'un état. Je ne sais pas comment font ceux qui écrivent le soir, le matin, la nuit, puis plient leurs crayons et vont faire autre chose. Pour moi il s'agit de sang. Je me lève la nuit pour une idée, pour changer un mot. Et lorsque je parviens à travailler des heures de rang, je mets autant de temps à revenir au sol.

On ne choisit pas d'écrire. Franchement, je crois que c'est la chose la plus douloureuse au monde. Accepter de plonger sincèrement en soi, et se rendre compte que c’est un puits sans fond. C’est une errance qui n’a pas de fin. Mais quand elle vous tient, c'est l'enfer et le défilé des anges en même temps. Vous avez l'impression que vous vous êtes enfin posé au bon endroit, et que le monde, l'espace de quelques phrases ou de quelques pages, est entré en vous.


Je sais. Il ya aussi les raconteurs d'histoires; les faiseurs de livres qui se vendent. Je n'ai rien contre. Rien pour non plus. Cela peut conduire à la lecture, même. A vrai dire je ne sais pas quoi en penser. J'ai rencontré l'un de ces auteurs à succès, dans une librairie où je signais quelques exemplaires de mon livre tandis que, devant lui, c'était l'émeute. On avait mis des barrières sur le trottoir pour canaliser ses lecteurs. Je lui parlai de son livre précédent, que par hasard j'avais lu. Il ne se souvenait pas d'un passage, d'une péripétie essentielle que je lui citai.

Lorsqu’on me le demande, je dis toujours, qu'écrire est une "faim" en soi. Etre publié, aimé, rencontrer son public, c'est une autre affaire. En tout cas, le succès ne doit pas polluer l'écriture. La tentation du succès encore moins. C'est la pire des condamnations. Ou alors vous êtes un conteur. C'est autre chose. Mais si vous êtes écrivain et si vous vous laissez aller au jeu des hypocrisies des médias et des comités de lecture, je compatis et trinque à votre santé.

Celui qui a publié son premier roman


J'ai envoyé mon roman à dix éditeurs, pour voir. J'ai reçu cinq réponses négatives, deux « vous feriez mieux de faire autre chose », et trois avis positifs, dont celui de Laure Adler, au Seuil, enthousiaste. Je ne la connaissais ni de près ni de loin et je signai, même si sa proposition n'était pas la plus mirobolante. L'un des « vous feriez mieux de faire autre chose » a pris la peine de me téléphoner de son bureau de la place Saint Sulpice, car nous nous étions croisés une dizaine d'années plus tôt : « Patrice, franchement, vous ne serez jamais un auteur ». Je garde à sa disposition les messages de lecteurs inconnus qui ont assez aimé mon premier roman pour me le faire savoir, de manière trop bouleversante et généreuse pour les montrer ailleurs qu'en petit comité.

Tout ce que vous entendrez dire sur l'édition, le « trop de livres », les livres pas soutenus par les éditeurs est vrai. Il ya des exceptions. Mais cela m'insupporte tellement que j'ai décidé de ne même plus penser à tout cela. Je ne désire qu'une chose : être dans ce que j'écris. C'est pourquoi je continuerai à proposer mes livres à des éditeurs, sans me soucier de leur avis. C'est l'auteur qui compte. L'auteur obstiné. A ceux qui vous diront « votre livre est trop ceci ou cela », faites leur remarquer que Tolstoï est trop long et Cervantès confus. Forgez-vous votre propre regard sur ce que vous écrivez. Le jour où ce sera bon et digne d'être montré, vous le saurez. Il y a un moment ou cela « tient ». Vous découvrirez vos limites aussi. Et vous vous battrez avec elles.

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Patrice Lanoy





Patrice Lanoy, écrivain, journaliste et navigateur, a embarqué tout petit dans le bateau Livre, moussaillon en culottes courtes déterminé à larguer les amarres de la librairie familiale pour se lancer à la conquête d’un nouveau continent : l’écriture. Sn premier roman, Le complot des Papillons, vient de recevoir le prix La Fayette 2008.



Le blog de Patrice Lanoy 
http://lecomplotdespapillons.blogspot.com/


Le Complot des papillons
. Patrice Lanoy. Seuil.

 



Loïc est en train de briquer son petit bateau bleu, Morpho, lorsqu’il est abordé par deux martiens : Klara, une adolescente clinquante, pure et dure, et Sol, une crevette blonde et autiste. La fille veut que Loïc les emmène en balade, et il accepte. Morpho n’a pas de voiles, juste un moteur qui tombe en panne en pleine mer. Et le trio s’en va à la dérive … Entre deux tempêtes, une baignade qui manque mal tourner, une invasion de poissons volants et la paranoïa de Klara qui, convaincue qu’il est un dangereux psychopathe, le ligote avec de la ficelle à gigot, Loïc fait un gros effort pour se mettre entre parenthèses et assumer ses responsabilités d’adulte. Il n’y parvient pas toujours, dérape dans ses hantises et s’accroche à ses fondamentaux : l’univers. Il dresse une échelle entre le ciel et la terre, et libère les naufragés de la gravité en leur faisant monter, un à un, les barreaux  de l’infini, de Dieu, du réel... Le Complot des papillons, balayé par un vent pur, sent le sel et les embruns. On y souffre et on y rit, on y attrape des coups de soleil et on y apprend, avec Sol, Klara et ce diable de Morpho, le vaillant petit
bateau bleu au nom de papillon
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