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Longtemps,
j’ai voulu écrire...
J’ai commencé à écrire quand je suis devenue journaliste. J’en avais envie, je voulais le faire depuis bien plus longtemps mais je ne pouvais pas : c’était le domaine réservé de mon frère Christophe. Il était très doué, il avait un style classique, très travaillé. Enfant, j’étais très admirative, il savait faire des phrases avec des mots compliqués, montrer qu’il était fort en écriture. D’ailleurs, il avait toujours le premier prix de français. J’en ai eu un moi aussi, en première, et j’ai dédicacé mon livre à ma professeure de l’époque. L’année suivante, en terminale, j’étais dernière… L’expérience a été si traumatisante que, depuis, je doute et me pose régulièrement la question : suis-je dans une phase « première » ? Ou « terminale » ? C’est pourquoi j’ai toujours besoin d’être entourée par des gens en qui j’ai confiance et qui me rassurent lorsque je leur donne à lire mon travail. Je suis très désarçonnée lorsqu’on me dit que c’est mauvais et je choisi mes lecteurs avec soin, de préférence parmi les bonnes copines qui savent prendre des gants. J’ai donc laissé l’écriture à mon frère pour investir un autre territoire, celui des sciences. Je m’y sentais bien, il était à moi, rien qu’à moi et même si je ne pense pas avoir eu un don particulier pour les sciences, pas plus que pour l’écriture, mes efforts dans ce domaine donnaient rapidement de bons résultats. Je prenais plaisir aux sciences, un plaisir sensuel, et je suis devenue "doktorr astrophysik". Puis je suis partie en coopération en Algérie et, à mon retour, j’ai rompu avec elles. Je suis devenue journaliste. Avec, toujours, quelque part en moi, cette idée qu’un jour j’écrirais pour de vrai. Le journalisme aussi me demandait beaucoup d’efforts mais ce n’était pas un aboutissement, pas une vocation. J’ai fait des livres de journaliste par la suite, que je considère comme des gammes avant le « vrai » livre. Christophe me gênait et je n’ai pu écrire autre chose, ce dont j’avais envie, qu’après sa mort. J’ai pu alors braver l’interdit Le roman, une réinvention du monde. Je
vis ma vie à plat, et je lui donne du relief par l’écriture. Un relief
biaisé, parce
que je la vois à travers d’autres yeux que les miens :
ceux d’une petite fille dans mon premier roman, d’une
adolescente
dans le second et d’une
adulte dans le troisième, pas forcément celle que je suis
maintenant. C’est
de la réinvention plutôt que de l’invention. J’aime regarder les choses
à
distance, de très loin, puis relier entre eux des évènements qui n’ont
peut-être aucun lien dans la réalité. Le monde est une
voûte céleste piquetée d’étoiles que j’assemble les unes aux autres par
la
pensée pour former des constellations qui n’existent que pour moi.
C’est cela,
avoir un regard. Les données de la vie sont exceptionnelles, je n’ai
pas besoin
d’en rajouter de nouvelles avec mon pauvre cerveau. A moi de savoir
faire
partager. Les phrases arrivent brutes de décoffrage, de la tête sur le bout de mes doigts qui tapent, souvent sans passer par la conscience. J’aime bien m’étonner, mais je n’y arrive jamais du premier coup. Le premier jet n’est jamais bon, mais il me donne les motifs que je vais retravailler et assembler, comme un jacquard. Dans un premier temps, je dégrossis en limant ce qui dépasse ma pensée ou alourdi le phrasé, enlève des mots et du propos. Pour rendre le texte plus lisse, je le passe et repasse à ce que j’appelle le « papier de verre », râpant mon cerveau jusqu’au double zéro. Je les travaille et les retravaille sans compter les heures. Je peux refaire la même phrase 25 fois, jusqu’à ce qu’elle me paraisse adéquate. Harmonieuse. Un brin névrotique, peut-être... J’avais une tante qui ne dessinait que des roses et ne peignait que des autoportraits qui devenaient de plus en plus stylisés avec le temps. Je n’ai pas envie de devenir ainsi avec l’écriture... Quand
j’ai plaisir à lire quelque chose que j’ai écrit, je me dis que
d’autres auront
le même plaisir. Je montre quelque fois un travail pas abouti à des
amies pour
arrêter l’angoisse qui me descend dans le ventre. Quand en lisant rien
ne
m’arrête, je sais que c’est bientôt fini. Et
j’éprouve une jouissance infinie. En fait, écrire pour
moi c’est regagner le paradis d’où on a
été chassé dans l’enfance.
Faire
connaître son livre : loterie et renvoi d’ascenseur.
A
cause de l’abondance, d’abord. Les éditeurs publient à tour de bras,
ils
sortent des centaines, des milliers de livres chaque année. Ils les
envoient
aux journalistes, mettent une attachée de presse sur le coup puis
passent à
autre chose. Ils prennent un pari sur un livre comme sur un cheval, et
l’abandonnent en cours de route. Le petit cheval doit continuer à
courir sans
eux… Les journalistes
se retrouvent
devant un monceau de livre qu’ils n’ont matériellement pas le temps de
lire.
Alors ils piochent un, deux, au hasard, parce que la couverture leur a
plue,
parce que le nom de l’auteur leur est familier où qu’ils ont déjà lu quelque chose de lui.
L’attachée de presse,
elle, se retrouve avec des dizaines d’ouvrages à promouvoir. Elle
invite à
déjeuner le journaliste qu’elle gave de bouquins ;
il prendra
un, deux, ou aucun,
selon son goût ou celui du repas. Comment
amener des journalistes qui croulent sous les livres à ouvrir le
sien ? Là
est tout le problème... Cela ressemble à la loterie, finalement. Un
éditeur
mise sur un livre, en croisant les doigts pour
que son numéro sorte. C’est à l’auteur de décider
s’il a envie de jouer
ou pas. S’il a peur d’avoir un ulcère, alors mieux vaut laisser tomber. L’abondance
n’est pas tout, il y a aussi le renvoi d’ascenseur. Les trois quart des
journalistes littéraires écrivent et/ou ont la prétention d’être des
écrivains.
Sur les centaines de livres qu’ils reçoivent, ils en retiendront
peut-être un
ou deux, mais pour l’essentiel ils ne parleront que de ceux
des auteurs qu’ils connaissent, ceux des copains ou des
collègues qui ont déjà fait un papier sur leur propre livre, où qui
sont susceptibles
de le faire. Le copinage entre journalistes peut aller très loin. J’ai
par
exemple proposé mon livre pour une émission qui a lieu le dimanche
après-midi
sur France Inter et qui présente régulièrement des écrivains. Il a été
refusé
sous prétexte que cette émission ne traite que des livres étrangers,
venant de
l’étranger. Un de mes confrères, qui avait sorti un livre en même temps
que
moi, s’est retrouvé un soir à dîner en compagnie de la responsable de
cette émission.
Quelques dimanches plus tard, il y était reçu pour parler de son livre
qui n’était
pas plus « étranger écrit par un étranger » que le
mien ! Je
ne regrette pas de l’avoir fait, même si c’est beaucoup d’énergie
dépensée pour
un résultat, en termes de ventes, assez médiocre. Mon livre n’est pas
encore
mort, il court toujours, deux ans après. Mais a-t-on vraiment envie de
se vendre ? Pour moi, le plus important a été de pouvoir
rencontrer des gens
qui l’ont lu, l’ont aimé, sont en osmose avec lui. Puis il y a toujours
l’espoir que le temps décante, que mon livre soit considéré comme
« quelque
chose » par rapport aux « riens » vendus à
300 000
exemplaires. Il est aujourd’hui plus facile de vendre du vent, mais ce
n’est
pas une raison pour faire du vent. |
Anna Alter![]() Anna Alter fut astrophysicienne dans une vie antérieure. Aujourd’hui, elle est écrivain et journaliste, grand reporter à l’hebdomadaire Marianne. Elle a publié son premier roman Ma fille, doktorr astrophysik, chez Calmann-Lévy en février 2006 et travaille activement à lui donner une suite. Ma fille, doktorr astrophysik. Anna Alter. Calmann-Lévy ![]() Ma fille, doktorr astrophysik est le premier volet d’un triptyque dans lequel Anna Alter revient sur son parcours personnel et l’improbable trio qu’elle formait avec son grand frère Christophe et sa mère, formidable Mamouchkievitch. Ce qui n’aurait pu être qu’un simple récit autobiographie, une litanie de souvenirs, devient sous sa plume un vrai et beau roman, à la fois hilarant et très émouvant sur une enfance polonaise (puis française), vécue dans l’ombre lumineuse de deux géants : Christophe, le beau, doué et blond grand frère, idolâtré par l’immense et très excentrique Mamouchkievitch, la mère. Ces deux-là se voient si haut qu’ils en touchent le ciel, bouchant tout l’horizon de la petite Anna qui se sent si laide, si juive – horreur ! – à leur coté. Alors elle évite de se tripoter le nez pour ne pas l’épater d’avantage, écoute sa mère monologuer dans le noir blottie contre elle, observe bizarrement ce monde qui la regarde bizarrement, subit avec fatalisme la dictature fraternelle et restaure chapitre après chapitre, tableau après tableau, les fantômes et les couleurs d’une fresque familiale dominée par la figure fêlée par la Shoah, nimbée d’or et de drôlerie, de l’inoubliable Mamouchkievitch. Anna Alter écrit avec une légèreté parfaitement maîtrisée, elle sait toucher juste sans jamais tomber dans la mièvrerie, le sentimentalisme ou l’émotion bon marché. On rit beaucoup, on a le cœur qui se serre, dans de grosses bouffées de tendresse pour Mamouchkievitch qui continuent à flotter dans la mémoire longtemps, bien longtemps après avoir refermé le livre. |