Comment créer un bon personnage de roman


Imagine-t-on Autant en emporte le vent sans Scarlett O'Hara ? Millenium sans Lisbeth Salander ? Le chien des Baskerville sans Sherlock Holmes ? Emma Bovary sans Emma Bovary ? Moby Dick sans le capitaine Achab ? Le silence des agneaux sans Hannibal Lecter ? L'intrigue du roman peut s'estomper, l'histoire devenir floue, mais ces personnages, eux, sont restés. Une simple évocation, un nom, et les voila qui ressurgissent intacts dans notre mémoire. Toujours aussi forts et aussi puissants. Aussi vivants.

Les personnages sont un élément clé de la fiction. L'intrigue repose sur leurs épaules, elle se développe, se diversifie, se noue et se dénoue à travers leurs faits et gestes. Ils portent l'histoire de bout en bout, de la première à la dernière page, entrainant le lecteur à leur suite. Ce sont les personnages qui lui permettent d'entrer dans ce monde à part qu'est un roman, ce sont eux qui vont lui donner - ou pas - l'envie de continuer, c'est à travers eux qu'il va vivre péripéties et rebondissements. Autant dire que si les personnages sont mal conçus, s'ils n'ont pas les reins assez solides pour supporter tout le parcours que l'auteur leur a prévu, s'ils sont creux, incohérents ou simplement antipathiques, le roman, malgré toute l'originalité, la complexité ou l'intelligence de son intrigue aura bien du mal à séduire le lecteur. Sans ces authentiques chevaux de Troie que sont les bons personnages, les portes de l'histoire lui resteront fermées. A l'inverse, et tous les lecteurs en ont fait au moins une fois l'expérience, un excellent personnage peut sauver un mauvais roman. Fasciné, intéressé, séduit, le lecteur suivra vaille que vaille, résigné à devoir avaler épisodes insignifiants et dialogues misérables pour pouvoir retrouver son personnage, le suivre encore sur quelques lignes, le connaître un peu plus intimement.

Règle 1 : un bon personnage ressemble à une personne réelle

Lorsque vous demandez à un lecteur ce qu'il pense de tel ou tel personnage, il en parlera comme d'une personne réelle: "Ah, je l'adore ! Il est tellement sympa !", "Mouais... Je le trouve assez mou, quand même", "Je ne l'aime pas, j'ai laissé tomber", " J'ai beaucoup d'admiration pour lui", "Il est intriguant, on se demande ce qu'il a en tête", "Un vrai monstre !"  Le lecteur n'est pas idiot, il ne confond pas fiction et réalité mais, le temps de la lecture, le personnage devient bel et bien réel. Il se met à exister comme une personne du monde réel, suscitant chez le lecteur toute une palette de réactions allant de l'identification pure et simple au rejet sans appel, en passant par l'intérêt, la fascination, l'affection (voire l'amour), la curiosité, etc.   Un personnage qui ne réussit pas à passer la barre subtile entre le réel et l'imaginaire, qui reste à l'état de concept, de créature artificielle et théorique, est un exécrable personnage. Le lecteur n'éprouvera rien envers lui, il lui restera parfaitement étranger et, s'il accepte malgré tout de le suivre, ce sera avec un oeil froid et indifférent. L'humain ne va qu'à l'humain, et c'est pourquoi le robot Wall-e, personnage principal du dessin animé de Pixar Wall-e, nous touche profondément : les créateurs de cette petite boite à outils montée sur chenilles ont pris bien soin de la doter de sentiments, de désirs et d'attentes on ne peut plus humains. Ils en ont fait un être pensant et sensible, proche d'une personne réelle. Depuis Bambi, l'anthropomorphisation est un passage quasi obligé pour qui désire sensibiliser les humains aux sorts de certaines espèces animales. Mamans, papas et enfants humains seront infiniment plus réceptifs aux aléas de la vie d'une famille de manchots si celle-ci est composée d'une maman, d'un papa et d'enfants dont les réactions, les comportements et les préoccupations sont présentés comme étant identiques aux leurs.

Un  bon personnage de roman est un personnage qui suscite chez le lecteur les mêmes réactions, et appelle les mêmes commentaires, qu'une personne réelle. Il doit être réaliste, convainquant, substantiel, authentique. Si, par un coup de baguette magique, il venait à la vie, ce serait certes une personne très étonnante, voire inquiétante, mais tout à fait possible et crédible. Les auteurs parlent souvent de leurs personnages comme s'ils existaient vraiment, comme des gens avec lesquels ils auraient été forcés de cohabiter pendant un temps plus ou moins long, contraints de supporter leur caractère, leurs manies, leurs bavardages. Cela peut être une véritable épreuve, quand le personnage s'avère être un ignoble individu...
 

Règle 2 : un bon personnage ne sort jamais sans son identité


Il a un sexe et un âge


Le choix du sexe et de l'âge des personnages est primordial. Hommes et femmes ne sont pas interchangeables, ils n'ont pas la même appréhension des événements, ils n'ont pas la même force physique, la même résistance mentale, les mêmes désirs. Ils ne s'expriment pas non plus de la même manière, ils n'ont pas le même rapport avec leurs émotions. Ils ne fonctionnent pas du tout sur le même mode, et deux romans qui ont la même intrigue de base seront radicalement différents suivant que leur principal protagoniste soit féminin ou masculin. De même, un vieil homme de quatre-vingt ans ne peut en aucun cas parler, agir, penser et ressentir comme un fringant jeune homme de vingt-quatre ans ou un petit garçon d'à peine cinq ans. Cela est aussi valable pour les personnages de sexe féminin, une adolescente de quinze ans n'a rien à voir avec sa mère âgée de quarante. L'âge et le sexe jouent un rôle déterminant dans les rapports humains, il en va de même entre personnages et lecteur. Les créatures asexuées d'âge indéterminé n'existent pas dans le réel et, dans la fiction, il est préférable de les cantonner à des rôles spécifiques : divinités, extraterrestres, entités mystérieuses, IA (intelligence artificielle), robots, etc.

Il a une définition

Si vous demandez aux personnes autour de vous de se définir en quelques mots, de décliner ce qu'ils considèrent comme étant leur identité, vous obtiendrez une large gamme de réponses. Pour les uns, ils sont d'abord un métier : "Je suis avocat / infirmier / maitre d'école / flic / homme d'affaire / femme de ménage." Pour les autres, leur identité se confond avec leur état, leur couleur de peau, leur origine ethnique ou leur religion : "Je suis mère / père de cinq enfants", "Je suis Noir / Arabe / Corse", "Je suis Juif / Bouddhiste / Catholique." Le statut social peut faire office d'identité : "Je suis Prince de Monaco / descendante du roi Dagobert / milliardaire."  Plus compliqué : "Je suis un boulanger Juif / un flic Corse / une femme au foyer catholique, mère de six enfants / un artiste conceptuel au chômage." Plus original : "Je suis un Arabe de culture celtique", "Je suis un écrivain japonais de langue finlandaise", "Je suis un sculpteur analphabète et borgne." Et ainsi de suite.
La manière dont votre personnage va se définir, son identité "primaire", est l'une des toutes premières choses à décider. Cette identité le suivra tout au long de sa carrière littéraire : il sera toujours présenté comme "avocat d'affaire à la retraite", "vieille actrice", "mère au foyer", etc. C'est sous cette étiquette que l'éditeur le vendra au lecteur dans le résumé au dos de la couverture, prenant le risque de le faire fuir : tout le monde n'apprécie pas les histoires de "vieilles actrices" ou "d'écrivain japonais de langue finlandaise".

Il a un nom

Le nom est la première chose qui nous distingue les uns des autres, qui fait de nous des individus à part entière. Le nom est si important que beaucoup n'hésitent pas à lui attribuer une influence directe sur son porteur, tant sur le plan physique que psychologique. Toujours est-il que le nom des personnages a un grand pouvoir de suggestion sur la perception qu'en a le lecteur. Marmaduke évoque immanquablement un empoté, ou un homme ridicule. Les vigoureuses onomatopées - Max, Jack, Bob, Rex - sont souvent réservés aux hommes d'action, aux bandits ou aux garagistes. Aurélia, Ligeia, Juliette, Scarlett, Emma renvoient aux  héroïnes qui ont immortalisé ces noms et fleurent bon la passion, la beauté, le mystère. Le nom peut être un bon moyen, très économique, de souffler au lecteur ce qu'est un personnage. Un Nicolas Petiot par exemple ne peut qu'être un homme effacé et  médiocre; Jack Burn un costaud actif et peu porté sur l'introspection; Brontos une grosse brute mal dégrossie; Florelia Monet, une douce, romantique et sensible jeune fille; Marie-Louise de Montrefort, une énergique aristocrate; Philippe Martin, un homme parfaitement insignifiant, etc. Il faut savoir doser son effet, jouer sur la suggestion sans que le procédé devienne une grosse ficelle. Cesar-Auguste Maximus ira bien à un empereur d'opérette dans un roman humoristique, mais il n'est plus très crédible comme patronyme d'un chef de service mégalo dans un roman social. Certains prénoms, très connotés, sont à manier avec précaution. S'il est tout à fait concevable de baptiser Adolphe un homme né avant la Seconde Guerre Mondiale, cela passera nettement moins bien pour un môme né en 2002. Adolf Hitler est passé par là, et personne ne désire baptiser son enfant du nom d'une personne considérée comme le Mal incarné. Idem pour Judas, devenu synonyme de traître. Le nom est aussi très révélateur des origines sociales et culturelles d'un personnage. Un prénom démodé ou rarissime - Eugénie et Iphigénie par exemple - évoquera une personne âgée, ou issue d'un milieu aristocratique, snob, ou simplement prétentieux et très stupide. Jennifer ou Kevin seront mieux adaptés qu'Adélaïde ou Théophile à des jeunes gens élevés dans des familles culturellement limitées à la télévision, alors qu'ils seront parfaitement ridicules attachés aux enfants d'un psychiatre ou d'un professeur d'université. Erwan ou Gwenëlle fleurent bon leurs bretons d'origine, Fatoumata est nettement plus crédible sur une femme d'origine africaine et Hussein convient mieux que Tugdual à un Arabe. Tous les noms sont possibles, à condition qu'ils soient crédibles et cohérents avec le personnage. Il vaut mieux parfois attendre de maitriser toutes les facettes de son personnage avant de lui donner un  nom.


Il a un physique

Une bonne description physique du personnage est toujours la bienvenue, elle permet au lecteur de lui associer une image et de le projeter en trois dimensions sur son écran personnel. Malgré cela, il est rare que deux lecteurs aient exactement la même image d'un même personnage...  N'en faites pas trop dans le détail, laissez-les faire jouer leur imaginaire. Esquissez le personnage en quelques traits précis plutôt qu'un long et minutieux portrait. Attention, le physique doit être adapté à la vie que vous envisagez pour votre personnage. Si vous avez prévu d'en faire une croqueuse d'homme par exemple, donnez-lui un visage et un corps adaptés. Si vous lui avez prévu un marathon après deux nuits sans sommeil, il vaudrait mieux ne pas en faire un chauve bedonnant.

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