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Comment créer un bon personnage de roman (2)
La fausse bonne idée : "il"
et "elle". Il
est tout à fait possible de refuser d'attribuer un nom, un
physique et une identité à ses personnages, et se contenter de les
désigner par "il" ou "elle". Cela donne une petite touche originale et
sophistiquée, et évite d'enfermer ses personnages dans un moule
préétabli. "Il" et "elle" pullulent dans les romans intimistes qui
explorent les relations amoureuses entre un homme et une femme. Comme si
leurs auteurs, en évitant de coller une étiquette claire sur
le
front de leurs protagonistes, avaient voulu donner une portée
universelle à leur histoire, valable pour tous les hommes et toutes les
femmes. Ce procédé, pour ambitieux et malin qu'il puisse paraitre, est
on ne peut plus "casse-gueule". D'abord, le risque de confusion est
terrible dès qu'il y a plus de deux personnages, "il", "elle",
plus Jean, Marc, Lucie et les autres. A chaque fois qu'il y a un "il"
ou un "elle" quelque part, le lecteur va se demander de qui il peut
bien s'agir. Ensuite, il est très difficile de tisser des
liens forts avec des gens qui refusent catégoriquement de se
présenter. Le lecteur n'acceptera de passer outre leur anonymat, il ne
s'intéressera à eux qu'à une condition : qu'il y ait quelqu'un
derrière. Si le "il" et le "elle" restent en l'état, une brume
anonyme et inconsistante, ils passeront pour de simples artifices, un
effet de style gratuit, un poil snob et prétentieux. Ce qui assez mal
vu. Ce que "il" et "elle" sont censés incarner doit
transparaître à travers leur discours, leur voix, leurs faits et
gestes par exemple. Le lecteur doit savoir à qui il a à faire, et "il"
et "elle" ont intérêt à être de sacrés personnages pour
justifier
leur
anonymat. Sinon ils ne resteront qu'une voix désincarnée, lointaine,
qui conviendrait bien plus à des personnages secondaires ou à un
narrateur qui reste à l'écart de l'action.
L'un des plus puissants anonyme de la littérature est le principal
personnage du beau roman de Cormac McCarthy, La Route.
L'histoire se déroule dans un monde dévasté. La Terre n'est plus qu'un
désert stérile de cendres, il n'y a plus d'animaux. Quelques groupes de
survivants errent, prédateurs d'une humanité réduite en lambeaux, se
nourrissant des plus faibles et mangeant leurs bébés. Un homme et son
fils marchent le long d'une route qui descend vers le sud. Le
lecteur ne sait rien d'eux; le père est "l'homme" ou "il";
l'enfant est "le garçon". A peine devine-t-il que tous deux
eurent une maison, que la mère quitta après la catastrophe.
L'enfant est maigre et malade.
L'homme pense que, dans le sud, il aura une chance de survie et il se
bat, déséspérement, pour la lui offrir. Il ne lui reste rien à part cet
enfant et son humanité, toujours intacte. Le combat acharné de cet
homme, son obstination, sa souffrance, son refus d'abandonner ce qui
fait de lui un homme, sa résistance contre l'avilissement, son amour
pour l'enfant transparaissent à travers chacun de ses mots, chacun de
ses gestes, chacun de ses actes. Il est tout ce qui reste de bon et de droit
- d'humain
- dans ce monde. Et il lutte pour le conserver. Sa voix est la voix de
l'espoir, un espoir qui dépasse infiniment le cadre du mince livre de
Corman McCarthy. Happé, bouleversé, remué de fond en comble par ce
personnage hors norme, le lecteur n'a pas besoin d'en savoir plus sur
lui : "il" a atteint une portée universelle.
Règle
3 : un bon personnage a son caractère
Une
carte d'identité ne permet pas de caractériser un individu, loin s'en
faut. Nous sommes tous bien plus qu'un nom, une nationalité, un métier
ou un physique. Si nous demandons au gens autour de nous d'essayer de
nous définir, ils évoqueront les traits les plus saillants de notre
caractère et de notre personnalité. Ils diront : "Untel est une vraie
crème d'homme, gentil comme tout mais pas très futé, et un peu mou." Ou
encore : "Machine est très sympa mais je la soupçonne d'être hypocrite.
Elle ne dit jamais ce qu'elle pense." Il en va de
même des personnages de romans, ils ne se limitent pas à un patronyme
ou à une nationalité, mais ils ont aussi une personnalité, un caractère,
une psychologie. Sans cela, ils ne seraient que des ombres, des
coquilles vides bien incapables de porter un roman
sur leurs épaules.
Stéréotype
et personnages originaux
C'est
le moment de décider de ce que vous
voulez faire de votre avocat / femme de ménage / descendant de Dagobert
/ flic Corse / mère de famille catholique / jeune fille au pair. Vos
personnages seront-ils gentils ou méchants ? Violents ou doux
comme des agneaux ? Dominants ou dominés ? Sentimentaux ou
rationnels ? Courageux ou lâches ? Honnêtes ou
escrocs ? Machiavéliques ou simples d'esprit ? Snobs ou
humbles ?
La fiction pullule de personnages attendus, standards,
vus et revus des centaines
de fois, si profondément ancrés dans l'inconscient qu'il est
bien difficile de les éviter. Les personnages de banquier ou d'homme
d'affaire par exemple sont majoritairement véreux, malhonnêtes, et
âpres au gain. Les jeunes et belles blondes aux gros seins sont
stupides, les prêtres sont pédophiles, les écrivains et les détectives
privés sont dépressifs, les flics sont racistes, les rappeurs sont
violents, les tueurs sont des psychopathes, etc. Il est toujours très
tentant est de tomber dans la facilité, et de puiser dans ces
archétypes. D'autant plus que le lecteur ne semble pas s'en lasser...
Créer un personnage totalement
original, jamais vu ni lu, est presque une
gageure. Dans la littérature grand public de ces dernières années,
Lisbeth Salander, sujet et héroïne de Millénium,
saga à succès du
suédois Stieg Larson, est ce qui s'en rapproche le plus. Pourtant,
Lisbeth Salander est une véritable éponge à poncifs et à stéréotypes.
Jugez-en, plutôt :
-
Lisbeth Salander est une hacker de génie, une surdouée
du calcul et de la stratégie, vaguement présentée comme Asperger, c'est
à dire
atteinte d'une forme d'autisme dit de génie. C'est un personnage très à
la mode, usé jusqu'à la corde dans le cinéma américain. Lisbeth tient à
la fois d'Ender, l'enfant-roi du jeu vidéo, de la stratégie et de la
logique inventé
par Orson Scott Card dans La
stratégie Ender, et de Christopher Boone, le héros autiste
et mathématicien, féru d'énigmes, du roman de
Mark Haddon, Le
bizarre incident du chien pendant la nuit.
- Lisbeth Salander est une grande
brûlée de la vie, une enfant maltraitée, abandonnée et incomprise,
assoiffée de justice et de vengeance. Inutile d'aller chercher trop
loin, c'est Le
Comte de Monte Cristo.
-
Lisbeth Salander est une rebelle farouche, réfractaire à toute règle
sociale. L'auteur a lui même avoué s'être inspiré de
Fifi Brindacier, personnage extrêmement populaire en Suède,
petite fille sauvage et très costaud vivant en marge de la société.
Tout ces aspects qui, pris un par un, auraient donné
des
personnages fades et téléphonés, ont formé un mélange détonnant, très
original et savoureux, appelé Lisbeth Salander. Il y a fort à parier
qu'elle deviendra bientôt un archétype, copié et recopié.
Un zeste de complexité, un petit plus d'humanité peut
parfois suffire à transformer un stéréotype en un bon personnage. Dans
la vie réelle, personne n'est tout à fait blanc
ou tout à fait noir, entièrement mauvais ou entièrement bon,
irrémédiablement stupide ou d'une intelligence perpétuelle. Les
gentils, sauf cas exceptionnel, ont tous une part de noirceur et
les vilains cachent de petits coeurs roses. Ce sont ces touches de
complexité qui rendent un personnage plus humain, donc
plus attachant, et l'empêchent d'être totalement prévisible. L'homme
d'affaire impitoyable, sans scrupules et âpre au gain de l'archétype
gagnera beaucoup à donner en secret à des oeuvres caritatives. Le flic
raciste et grossier accrochera mieux le lecteur si celui-ci le découvre
aux petits soins pour son pauvre père
aveugle. L'écrivain, au lieu d'être dépressif, est un joyeux drille. La
blonde aux gros
seins est une joueuse d'échec hors pair. Les clichés
sont faits pour être détournés. En jouant sur
le contraste entre une personnalité, une psychologie attendue, soufflée
par un physique ou un métier, et un trait de caractère original, à
priori contradictoire, le personnage gagne en profondeur et en
sympathie.
Renée Michel, le principal personnage de L'élégance du hérisson
de Muriel Barbery, est un véritable coup de génie. Renée est concierge,
et
prend bien soin de coller à l'archétype de la concierge. Elle est
laide et porte des chaussons difformes, elle a l'oeil soupçonneux et le
verbe populaire, elle possède un chat et sa cuisine exhale les odeurs
typiques
de la cuisine de concierge, poireaux, oignons, ail. Cet archétype de
concierge n'en est pas un
: en réalité, Renée est une femme cultivée, raffinée, délicate, mais
elle ne veut surtout pas que ça se sache. Elle ne
déteste rien tant que le vulgaire, les sentiments, les émotions, les
goûts, les caractères comme la cuisine. C'est une pure esthète,
détachée des vils platitudes, qui a un grand faible pour la culture
nippone, si sophistiquée. Renée pense aussi, beaucoup, et presque tout
le livre n'est qu'un long exposé des conceptions, des jugements, des
convictions et de la philosophie de ladite concierge. Proféré par un personnage plus attendu, un professeur ou un
artiste
par exemple, ce discours tomberait totalement à plat. Mais
voila : il a été émis par une concierge. Le
renversement
opéré par Muriel Barbery, le violent contraste entre l'archétype de la
concierge et une intense vie intellectuelle a donné un personnage très
fort, à la fois intriguant et attachant, qui a séduit des
centaines de milliers de lecteurs. Sans Renée, il n'y aurait
pas eu de roman. Par contraste, le second personnage du livre, Paloma,
une petite fille de douze ans
surdouée et suicidaire, apparait comme un archétype convenu et fort peu
intéressant.
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