| Comment écrire un dialogue 5 - Un dialogue qui sonne vrai Rester crédible
Un dialogue
réussi est un dialogue qui sonne vrai, incises et descriptions (gestuelle et
expressions) comprises. Il doit donner l’impression qu’il aurait très bien pu
se dérouler dans le monde réel, entre des personnes réelles. Chacun
d’entre nous a une façon particulière de s’exprimer, un langage qui lui est
propre, à cause d'une multitude de facteurs. Une secrétaire ne s'exprime pas de la même façon que son patron, un
intellectuel usera de phrases plus riches et sophistiqués qu’un ouvrier du
bâtiment ou une coiffeuse. Le langage dépend de la psychologie du personnage,
de son niveau d’éducation, de ses goûts sémantiques : on a tous une ou
deux expressions fétiches, un peu comme une marque de fabrique. De même, il faut tenir compte de l'environnement dans le dialogue : on ne parle pas à table ou
autour d’un verre entre amis comme en réunion d’affaire ou en rendez-vous avec
le banquier.
Prenons cette simple phrase :
— Et si nous
allions déjeuner ? Peu de
personnes peuvent la prononcer en restant tout à fait naturelles, et elle n’est
adaptée qu’à certaines circonstances. Elle sonne juste dans la bouche d’une
dame d’un certain âge, où dans celle d’un col blanc qui invite ses collègues de
réunion à faire une pause. Elle passera mal entre étudiants ou entre copains,
parce que trop formelle. Autre exemple : Joe,
employé
de banque, et Franck, son fils de 13 ans, décident de faire une
randonnée. Au bout de deux heures de marche, ils atteignent le sommet
de la colline. — Quelle vue
splendide, mon fils ! s’exclama Joe en découvrant le panorama. Quelle munificence !
Quelle richesse chromatique ! Ces ors, ces sanguines, ces verts qui se mêlent
dans une palette si harmonieuse. Oh, que la nature est une grande artiste ! — Oh oui,
père ! Comme cela est beau ! Aucun peintre ne saurait obtenir un
effet aussi saisissant ! Je vais en parler dans mon prochain exposé, cela sera
fort enrichissant. Qui s’exprime
ainsi dans le monde réel ? Ce dialogue aurait pu être crédible au 19ème
siècle, où l’on affectionnait les échanges ampoulés, mais il ne passe
absolument plus aujourd’hui (sauf dans une parodie ou un roman burlesque). Joe, employé de banque, et Franck, son fils de
13 ans, marchèrent de longues heures avant d’atteindre le sommet de la colline.
La beauté du panorama leur arracha un « Waow ! » admiratif. —
Tu as vu
ça, Franck ? s’exclama Joe. Toutes ces couleurs ! Regarde les arbres,
il y en a des rouges, des jaunes, des verts... Tu arriverais à peindre
un truc pareil, toi ? — Hon-hon,
fit Franck en secouant la tête, c’est trop beau. On peut prendre une photo ?
J’aimerais bien montrer ça aux autres… Voila qui
sonne tout de même un peu plus vrai ! La richesse du vocabulaire et la complexité
des raisonnements dépendent énormément de la personne qui parle, d’où
l’intérêt de bien soigner ses personnages et de bien les connaître. Les
différentes voix d’un dialogue doivent toutes être singulières, et si bien se
confondre avec leur propriétaire que le lecteur doit pouvoir reconnaître ce
dernier rien qu’aux mots qu’il utilise et à sa manière de les prononcer. Imiter mais ne jamais copier le réel Attention,
les dialogues qui sonnent vrais ne sont pas réels pour autant. Ce n’est qu’une
impression : les vrais dialogues, ceux qui ont réellement lieu, sont une
catastrophe littéraire. Les échanges romanesques sont des reconstitutions d’où
ont été bannies toutes les lourdeurs, les maladresses, les bêtises, les
répétitions qui pullulent dans les conversations réelles. Essayez de retranscrire
une conversatuion téléphonique physique, c’est interminable : —
Allo ? — Hello,
Julia, c’est Sophie. —
Sophie ! Oh, c’est drôle, je pensais justement à toi. — Ah
ouais ? — Ouais,
ouais ! J’allais t’appeler, tu vas
bien ? — Ouais,
bof, j’ai attrapé un rhume
— Ma pauvre — Oh, c’est
rien, je me mouche tout le temps, c’est chiant quoi. — C’est
peut-être une allergie. — Ch’ais
pas. Et toi, comment tu vas ? — Trop de
boulot, comme d’hab, je ne vais pas me plaindre, hein, par les temps qui
courent. — Ben non,
m’enfin bon… S'arrêter de temps en temps, ça fait du bien aussi. En fait, je t'appelle un peu pour ça... —
Ouais ? — Je pars
deux jours, là, ce week-end et… — Ah
ouais ? Tu vas où ? — Ben, à la mer, pour décompresser un peu, tu
vois. Le problème, c’est que je ne sais pas quoi faire du chat, il faut lui
donner à manger, je peux pas l’emmener. — Ouais, je vois, c’est chiant. Je passerai
si tu veux — Ah,
t’es super Sophie, je te revaudrais ça !Etc, etc… C'est ce qu'on appelle une conversation oiseuse, du genre de celle que nous avons au moins une fois par jour. Ce type de dialogue
réaliste n’a strictement rien à faire dans la fiction. Il doit être compacté,
réduit au strict nécessaire, et aller droit au but.
— Allo ? — Hello Sophie, c’est Julia. — Julia ! Je pensais à toi, justement. — Ah oui ? En fait, je t’appelais pour
un petit service. Je pars décompresser à la mer ce week-end et je ne sais pas
quoi faire du chat. Tu pourrais passer le nourrir ? — Pas de problèmes.
Et voila. Personne ne parle ainsi dans la
vraie vie, mais cela sonne tout comme. Les personnages de roman emploient un
langage d’une toute autre tenue que leurs homologues du réel, ils articulent
clairement, évitent de se répéter (sauf s’ils sont saouls, bêtes, sourds, ou
que c’est un effet volontaire de leur créateur), s’expriment avec de vrais
phrases et non par onomatopées, vont droit au but sans s’emberlificoter dans
d’interminables palabres, n’utilisent pas les « ch'ais pas », les
« ouais, ouais », les « euh », les
« hein ? », n’aiment pas trop les expressions vulgaires. Le
dialogue est un élément dynamique du roman, et il ne doit pas être plombé par
des répliques oiseuses, inutiles, sans aucun intérêt pour l’intrigue. Il est
fait pour livrer des informations, que ce soit sur les événements ou sur les
personnages. Le dialogue indirect Un échange particulièrement long et ennuyeux
peut d’ailleurs être escamoté, et le dialogue passe en mode indirect :
Julia appela Sophie qui accepta de s’occuper
de son chat durant son absence.
Voila une phrase qui remplace avantageusement
l'échange téléphonique ! Il est tout aussi inutile de rapporter in
extenso les propos d’une vieille mère se plaignant de sa santé et nous inondant
de reproches, il suffit de dire :
Il l’écouta
pendant un quart d’heure se plaindre de son arthrose, de ses pauvres mains
déformées qui ne lui servaient plus à rien, de son dos brisé, de ses vertiges, puis
elle passa à la litanie habituelle des reproches : il ne venait pas la
voir assez souvent, il l’avait abandonnée lui aussi, elle qui avait tant fait,
tant souffert pour lui, et qui était là, seule, à attendre la mort. Etc, etc.
Il l’écouta patiemment pleurnicher et se moucher, jusqu’à ce qu’il juge qu’elle
en avait eu son content. Il se leva.
— Bon,
maman, il faut que j’y aille maintenant.
Les
reproches et les jérémiades d’une vielle
maman solitaire ennuient tout le monde, y compris le lecteur, et
gagnent à être
traité en mode indirect. En règle général, tous les échanges faibles,
qui ne
sont pas nécessaires à la progression du roman – conversations
téléphoniques banales, échanges sur la pluie et le beau temps,
papotages de marché ou
de salon de thé, confidences interminables… – gagnent à passer à la
trappe.
A vous de jouer, maintenant.... |