Toutes mes excuses à ceux qui m’ont fait l’honneur de lire les quelques billets postés depuis la création de ce blog, et ont patiemment attendu la suite. Je suis une blogueuse exécrable, erratique, lunatique, dépourvue de toute espèce de discipline. Cette fois, j’ai dépassé les bornes : je n’ai rien posté depuis le 31 août 2011.
Je pourrais facilement me trouver des excuses, j’ai été – et je suis toujours – très occupée par un projet passionnant (non, ce n’est pas un livre). Mais il n’y a pas que ça. Pour être franche, je n’avais rien de vraiment intéressant à raconter. Il y a eu comme un ventre mou, un passage à vide, où les livres et le monde des livres m’ont soudain semblé d’une fadeur, d’une insignifiance telles que je me suis vraiment demandée pourquoi je continuais à m’y intéresser. Je n’avais envie de lire aucun des romans français chaudement recommandés par les critiques, quel que soit le média dans lequel sévissent ces derniers. Je ne trouvais rien qui soit à mon goût, rien qui me tente. « On » m’assurait de toute part que ces livres sont excellents, « on » déclarait avec satisfaction que la cuvée des prix 2011 est l’une des meilleures qui soient, « on » se gargarisait de la bonne santé de la littérature française, mais rien de tout cela ne réussissait à effacer mon impression à moi, celle d’un assèchement généralisé. Je ne remets pas en cause la qualité d’écriture de ces « romans », je ne saurais jamais s’ils sont bons ou pas, vu que je ne compte pas les lire : c’est leur sujet, leur thématique qui me rebute.
En littérature comme au cinéma, mes goûts, ma nature et mon évolution personnelle me portent de plus en plus vers la fiction pure, le roman pur et dur, et les littératures dites de l’imaginaire (fantastique, fantasy, science-fiction). Lorsque j’ouvre un livre ou que j'entre dans une salle de cinéma, c’est pour quitter le réel. Pour partir dans un autre univers, un univers entièrement créé par un auteur, un monde à la fois autre et semblable au nôtre, mais qui n’est pas le monde réel. Un monde certes inspiré de l’entourage de l’auteur, inspiré de sa vie, mais qui reste un monde imaginaire. Le réel est partout autour de moi, dans mon entourage professionnel et amical, dans les journaux, je ne le connais que trop, et de temps en temps – souvent ! - j’ai besoin de l’oublier. Alors je prends un livre et je m’en vais. Je ne demande pas à roman de me décrypter, de m’analyser et de me décortiquer le réel. Je lui demande de m’emporter, de me faire rire et pleurer, de m’étonner, de me passionner, de faire battre mon cœur. Je lui demande du merveilleux, de l’irrationnel, de l’horreur, de la folie.
Il n’y a pratiquement rien eu de tout ça cette année. Presque tous les livres qui ont fait parler d’eux et qui ont raflé les prix d’automne sont solidement plantés dans le réel, et totalement dépourvus d’imagination. Le plus adulé, Limonov, d’Emmanuel Carrère n’est qu’un long reportage sur un personnage existant ; idem pour le porté aux nues Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson, qui a si soigneusement prémédité son coup qu’il est revenu de son séjour avec un reportage sur lui-même et par lui-même dans les forêts sibériennes ; la très primée Delphine de Vigan et, plus récemment, la plus que surexposée Anne Wiazemsky racontent l’une sa maman perdue et l’autre son Godard d’amant ; Regis Jauffret et Morgan Sportes restent au ras du fait divers dans le très attendu Claustria pour le premier (mais si, l’abominable Autrichien qui a séquestré et violé sa fille durant des années dans son sous-sol) et dans Tout, tout de suite du second (le sordide affaire du Gang des Barbares). Bien entendu, tous ces messieurs-dames se défendent d’avoir fait une vulgaire œuvre de journaliste ou de documentaliste, ils insistent sur le fait qu’ils y ont mis leur patte, leur marque, qu’ils ont aussi dû faire fonctionner un minimum leur imagination pour réussir à délayer tout ça sur 300 ou 400 pages.
Non, désolée, ce n’est pas de l’imagination ça : ce n’est que du remplissage.
Mais pourquoi cet engouement pour ce qui n’est que des biographies, du reportage, du fait divers et de l’autobiographie déguisés ? J’ai trouvé le fin mot de l’histoire dans un papier du Nouvel Obs, plutôt bien fichu, qui s’inquiète à mots couverts de cette terrifiante carence d’imagination : les éditeurs raffoleraient de ces livres pour la bonne et simple raison qu’ils sont plébiscités par les journalistes. Ces derniers n’ont pas besoin de se creuser le ciboulot pour trouver quoi dire, le sujet leur est offert sur un plateau d’argent : c’est le fait divers en question, ou le personnage réel. A-t-on parlé du livre de Carrère ? Non : on n’a fait que causer de Limonov, son sujet. L’auteur non plus n’a aucun effort à faire, il lui suffit d’arriver à l’interview bardé de faits, d’anecdotes, d’analyses plus ou moins judicieuses, et le tour est joué. Du roman, ça ?
Pire encore : il y en a qui pensent vraiment que le roman d’imagination doit crever. Qu’il ne vaut rien, que ce n’est qu’un ramassi de personnages et de répliques stéréotypés, qu’il faut l’achever parce que plus personne n’en veut. C’est Philippe Forest qui prétend ça (voir ici), il parait que nous ne voulons plus de l’invention mais du vrai, et que tout bon roman doit partir de l’expérience personnelle et y revenir. Allez, dehors les personnages inventés, ouste Lisbeth Salander, Alice, Emma Bovary, Rastignac, Adamsberg, Don Quichotte, Arsène Lupin, Bilbo le Hobbit, Harry Potter, Swan, David Copperfield, et j’en passe. Je n’ai même pas besoin de préciser qui sont ces gens : ils sont immortels. Parce qu’ils n’ont jamais existé dans le monde réel, mais viennent de la terre fertile, unique, de l’imaginaire.
Moi, je, il, elle, mon frère, mon voisin, ma maman, ma femme, mon cancer, ma quête, mon identité, ce que j’ai mangé ce matin, ce que j’ai lu dans le journal, le dernier type à qui j’ai parlé, le dernier endroit où je suis allée… Voila le roman que nous prépare Philippe Forest et ses copains, du moi, moi, moi, moi à tous les étages.
Tout cela prêterait à rire, s’il n’y avait un risque réel pour l’imaginaire : les éditeurs. Ils raffolent des littératures de l’imaginaire, mais uniquement quand elles viennent d’ailleurs, d'Amérique du Nord et du Sud par exemple. Regardez le plus gros éditeur d’imaginaire de France, les éditions Bragelonne : ils interdisent carrément aux auteurs français de leur envoyer leur manuscrit. Sous prétexte qu’ils sont mauvais ! À ce sujet, lisez ce que dit Jaques Abeille (lire ici), auteur d’un étrange et splendide Jardins statuaires miraculeusement revenu des bas-fonds éditoriaux où il croupissait depuis trente ans : Un intellectuel très subtil dont on parle peu aujourd’hui, Gaëtan Picon, a écrit des essais sur la littérature en relevant un fait incroyable : on a le droit d’avoir de l’imagination si on est sud-américain, si on est irlandais, tchèque. On trouve partout des amateurs d’«Alice au pays des merveilles» ou des «Voyages de Gulliver». Mais l’écrivain français doit être vraisemblable. Tous, même les plus grands, doivent passer par cette contrainte, et il est inadmissible d’y échapper. Je m’insurge contre ça. C’est pourquoi il me paraît normal d’être obscur et ignoré.
Non monsieur Abeille, il n’est pas normal d’être obscur et ignoré lorsque son seul crime est d’avoir une imagination trop fertile. J’ai eu l’occasion d’observer - et de subir - ce rejet de l’imagination, ce refus de l’invention au profit de la vraisemblance et du réel, et il m’inquiète. Je ne sais pas d’où il vient, mais il existe bel et bien. Les Français ne sont pas plus mauvais que les autres, et je suis régulièrement sidérée par la richesse et la fertilité des univers décrits dans les manuscrits qu'on me confie. Savoir que même revus, corrigés, améliorés ils ne seront jamais acceptés par un éditeur me fait de plus en plus mal au cœur. Peut-être est-il temps d’inventer un mode d’édition alternatif, réservé au seul imaginaire…
