La boîte à écrire

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lundi 9 janvier 2012

J'en ai marre du réel, rendez-moi l'imagination !

Toutes mes excuses à ceux qui m’ont fait l’honneur de lire les quelques billets postés depuis la création de ce blog, et ont patiemment attendu la suite. Je suis une blogueuse exécrable, erratique, lunatique, dépourvue de toute espèce de discipline. Cette fois, j’ai dépassé les bornes : je n’ai rien posté depuis le 31 août 2011.

Je pourrais facilement me trouver des excuses, j’ai été – et je suis toujours – très occupée par un projet passionnant (non, ce n’est pas un livre). Mais il n’y a pas que ça. Pour être franche, je n’avais rien de vraiment intéressant à raconter. Il y a eu comme un ventre mou, un passage à vide, où les livres et le monde des livres m’ont soudain semblé d’une fadeur, d’une insignifiance telles que je me suis vraiment demandée pourquoi je continuais à m’y intéresser. Je n’avais envie de lire aucun des romans français chaudement recommandés par les critiques, quel que soit le média dans lequel sévissent ces derniers. Je ne trouvais rien qui soit à mon goût, rien qui me tente. « On » m’assurait de toute part que ces livres sont excellents, « on » déclarait avec satisfaction que la cuvée des prix 2011 est l’une des meilleures qui soient, « on » se gargarisait de la bonne santé de la littérature française, mais rien de tout cela ne réussissait à effacer mon impression à moi, celle d’un assèchement généralisé. Je ne remets pas en cause la qualité d’écriture de ces « romans », je ne saurais jamais s’ils sont bons ou pas, vu que je ne compte pas les lire : c’est leur sujet, leur thématique qui me rebute.

En littérature comme au cinéma, mes goûts, ma nature et mon évolution personnelle me portent de plus en plus vers la fiction pure, le roman pur et dur, et les littératures dites de l’imaginaire (fantastique, fantasy, science-fiction). Lorsque j’ouvre un livre ou que j'entre dans une salle de cinéma, c’est pour quitter le réel. Pour partir dans un autre univers, un univers entièrement créé par un auteur, un monde à la fois autre et semblable au nôtre, mais qui n’est pas le monde réel. Un monde certes inspiré de l’entourage de l’auteur, inspiré de sa vie, mais qui reste un monde imaginaire. Le réel est partout autour de moi, dans mon entourage professionnel et amical, dans les journaux, je ne le connais que trop, et de temps en temps – souvent ! - j’ai besoin de l’oublier. Alors je prends un livre et je m’en vais. Je ne demande pas à roman de me décrypter, de m’analyser et de me décortiquer le réel. Je lui demande de m’emporter, de me faire rire et pleurer, de m’étonner, de me passionner, de faire battre mon cœur. Je lui demande du merveilleux, de l’irrationnel, de l’horreur, de la folie.

Il n’y a pratiquement rien eu de tout ça cette année. Presque tous les livres qui ont fait parler d’eux et qui ont raflé les prix d’automne sont solidement plantés dans le réel, et totalement dépourvus d’imagination. Le plus adulé, Limonov, d’Emmanuel Carrère n’est qu’un long reportage sur un personnage existant ; idem pour le porté aux nues Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson, qui a si soigneusement prémédité son coup qu’il est revenu de son séjour avec un reportage sur lui-même et par lui-même dans les forêts sibériennes ; la très primée Delphine de Vigan et, plus récemment, la plus que surexposée Anne Wiazemsky racontent l’une sa maman perdue et l’autre son Godard d’amant ; Regis Jauffret et Morgan Sportes restent au ras du fait divers dans le très attendu Claustria pour le premier (mais si, l’abominable Autrichien qui a séquestré et violé sa fille durant des années dans son sous-sol) et dans Tout, tout de suite du second (le sordide affaire du Gang des Barbares). Bien entendu, tous ces messieurs-dames se défendent d’avoir fait une vulgaire œuvre de journaliste ou de documentaliste, ils insistent sur le fait qu’ils y ont mis leur patte, leur marque, qu’ils ont aussi dû faire fonctionner un minimum leur imagination pour réussir à délayer tout ça sur 300 ou 400 pages. Non, désolée, ce n’est pas de l’imagination ça : ce n’est que du remplissage.

Mais pourquoi cet engouement pour ce qui n’est que des biographies, du reportage, du fait divers et de l’autobiographie déguisés ? J’ai trouvé le fin mot de l’histoire dans un papier du Nouvel Obs, plutôt bien fichu, qui s’inquiète à mots couverts de cette terrifiante carence d’imagination : les éditeurs raffoleraient de ces livres pour la bonne et simple raison qu’ils sont plébiscités par les journalistes. Ces derniers n’ont pas besoin de se creuser le ciboulot pour trouver quoi dire, le sujet leur est offert sur un plateau d’argent : c’est le fait divers en question, ou le personnage réel. A-t-on parlé du livre de Carrère ? Non : on n’a fait que causer de Limonov, son sujet. L’auteur non plus n’a aucun effort à faire, il lui suffit d’arriver à l’interview bardé de faits, d’anecdotes, d’analyses plus ou moins judicieuses, et le tour est joué. Du roman, ça ?

Pire encore : il y en a qui pensent vraiment que le roman d’imagination doit crever. Qu’il ne vaut rien, que ce n’est qu’un ramassi de personnages et de répliques stéréotypés, qu’il faut l’achever parce que plus personne n’en veut. C’est Philippe Forest qui prétend ça (voir ici), il parait que nous ne voulons plus de l’invention mais du vrai, et que tout bon roman doit partir de l’expérience personnelle et y revenir. Allez, dehors les personnages inventés, ouste Lisbeth Salander, Alice, Emma Bovary, Rastignac, Adamsberg, Don Quichotte, Arsène Lupin, Bilbo le Hobbit, Harry Potter, Swan, David Copperfield, et j’en passe. Je n’ai même pas besoin de préciser qui sont ces gens : ils sont immortels. Parce qu’ils n’ont jamais existé dans le monde réel, mais viennent de la terre fertile, unique, de l’imaginaire.

Moi, je, il, elle, mon frère, mon voisin, ma maman, ma femme, mon cancer, ma quête, mon identité, ce que j’ai mangé ce matin, ce que j’ai lu dans le journal, le dernier type à qui j’ai parlé, le dernier endroit où je suis allée… Voila le roman que nous prépare Philippe Forest et ses copains, du moi, moi, moi, moi à tous les étages.

Tout cela prêterait à rire, s’il n’y avait un risque réel pour l’imaginaire : les éditeurs. Ils raffolent des littératures de l’imaginaire, mais uniquement quand elles viennent d’ailleurs, d'Amérique du Nord et du Sud par exemple. Regardez le plus gros éditeur d’imaginaire de France, les éditions Bragelonne : ils interdisent carrément aux auteurs français de leur envoyer leur manuscrit. Sous prétexte qu’ils sont mauvais ! À ce sujet, lisez ce que dit Jaques Abeille (lire ici), auteur d’un étrange et splendide Jardins statuaires miraculeusement revenu des bas-fonds éditoriaux où il croupissait depuis trente ans : Un intellectuel très subtil dont on parle peu aujourd’hui, Gaëtan Picon, a écrit des essais sur la littérature en relevant un fait incroyable : on a le droit d’avoir de l’imagination si on est sud-américain, si on est irlandais, tchèque. On trouve partout des amateurs d’«Alice au pays des merveilles» ou des «Voyages de Gulliver». Mais l’écrivain français doit être vraisemblable. Tous, même les plus grands, doivent passer par cette contrainte, et il est inadmissible d’y échapper. Je m’insurge contre ça. C’est pourquoi il me paraît normal d’être obscur et ignoré.

Non monsieur Abeille, il n’est pas normal d’être obscur et ignoré lorsque son seul crime est d’avoir une imagination trop fertile. J’ai eu l’occasion d’observer - et de subir - ce rejet de l’imagination, ce refus de l’invention au profit de la vraisemblance et du réel, et il m’inquiète. Je ne sais pas d’où il vient, mais il existe bel et bien. Les Français ne sont pas plus mauvais que les autres, et je suis régulièrement sidérée par la richesse et la fertilité des univers décrits dans les manuscrits qu'on me confie. Savoir que même revus, corrigés, améliorés ils ne seront jamais acceptés par un éditeur me fait de plus en plus mal au cœur. Peut-être est-il temps d’inventer un mode d’édition alternatif, réservé au seul imaginaire…

mercredi 31 août 2011

Premiers romans, cuvée 2011 : par quel miracle ont-ils trouvé un éditeur ?

Soixante-quatorze petits veinards sont de rentrée littéraire cette année : c’est le nombre des premiers romans français, publiés entre aout et septembre, qui ont réussi à se faire une petite place sur les tables des librairies entre les mastodontes habituels – Jonathan Franzen, Emmanuel Carrère, Amélie Nothomb, Haruki Murakami, Véronique Ovaldé, etc., etc. Soixante-quatorze rescapés de la machine à broyer éditoriale, soixante-quatorze miraculés qui ont échappé à la lettre de refus stéréotypée qui, chaque année, envoie au pilori des dizaines de milliers de manuscrits de primo-romanciers.

Soixante-quatorze… Cela correspond à environ 17 pour cent de la totalité des romans français prévus pour cette rentrée, soit 435. Ce chiffre est en baisse constante depuis plusieurs années. En 2010, il y avait 85 nouveaux romans, 87 en 2009, 91 en 2008, 102 en 2007, 121 en 2004. Plus ça va, et moins les éditeurs semblent intéressés par le sang neuf, par les nouvelles plumes, les nouvelles têtes, les nouveaux styles, les nouvelles inspirations. Cette baisse va de pair avec la difficulté croissante, je dirais la quasi-impossibilité d’être publié aujourd’hui si on n’est pas un auteur confirmé (et encore…), ou si on ne possède pas un pass donnant un accès direct à un éditeur. Le pass est en général un contact, personnel ou professionnel, qui permet de passer par-dessus l’envoi par la Poste ou le dépôt de manuscrit au bureau d’accueil de la maison d’édition. Il assure, du moins en principe, que votre roman sera lu par la bonne personne.

Pour savoir si un auteur a disposé d’un pass, il suffit bien souvent de regarder sa profession : s’il est journaliste, libraire, s’il travaille dans le domaine du livre, dans les médias, dans le cinéma, alors il y a de fortes chances pour qu’il soit entré directement en relation – personnellement ou via son réseau - avec une personne de l’édition. Attention, cela ne veut absolument pas dire que son roman est mauvais. Les éditeurs veulent d'abord vendre, ils ne sont pas fous au point de publier des cochonneries juste parce qu’elles leur ont été recommandées, mais au moins l'ouvrage sera arrivé jusqu’à eux et aura été lu avec attention.

Comment les soixante-quatorze heureux premiers romans de cette rentrée 2011 ont réussi à infiltrer la forteresse éditoriale ? S’il s’avère que tous avaient ce fameux pass, alors franchement le monde littéraire traditionnel ne vaut plus qu’on s’intéresse à lui. Considérons-le comme mort, et forgeons-nous un remplaçant qui fasse la part belle à l’invention et la créativité.

Je me suis donc amusée à relever les professions des soixante primo-romanciers présentés dans le numéro spécial rentrée littéraire du Livre Hebdo daté du 1er juillet. Sans surprise, les potentiels porteurs de pass sont bien représentés : sept auteurs viennent du monde de l’édition, sept autres sont journalistes, deux sont bibliothécaire/documentaliste, neuf appartiennent au monde du cinéma et du théâtre. Les enseignants, qui forment le gros du peloton des auteurs français, sont eux aussi très présents, avec neuf nouveaux auteurs. Ont-ils bénéficié d’un pass ? Ce n’est pas du tout évident, les profs, y compris les agrégés de lettres, n’ont pas tous un ami d’ami dans l’édition. J’en connais quelques uns, et pas des moins brillants, qui doivent faire la manche comme les autres pour trouver un éditeur. J’ai aussi relevé la présence de quelques étudiants, de médecins, de chefs d’entreprises et, surprise, de treize auteurs dont le métier n’est pas communiqué. La notice qui accompagne la présentation de leur livre se contente, laconique, de donner leur âge et leur lieu de résidence.

Alors, pass ou Poste ? Impossible de le savoir, sauf si l'auteur décide de parler. Au moins un l'a fait : Dalibor Frioux, auteur de Brut (Seuil). Un premier roman très bien accueilli par la critique : Dalibor Frioux, miracle, a eu droit à une grosse demi-page de présentation dans le Monde des Livres du 26 aout. Normalien de 41 ans, agrégé de philosophie, ancien prof, il a rédigé son roman lors d’un congé sabbatique à Bruxelles. Bien qu’ayant commis quelques essais philosophiques, il reconnait sans complexe avoir eu de sérieux problèmes avec le passage au narratif. Et s’est inscrit à un atelier d’écriture pour le résoudre : (..) ces cessions en groupe ont cassé le mythe, très européen et romantique, de l’artiste, seul dans sa tour d’ivoire, visitée par les muses entre 2 et 3 heures du matin. On faisait tourner nos textes, la littérature était partagée et amusante. Rien que pour ça, je l'aime... Une fois achevé, Brut faisait 500 pages bien tassées, une vraie ruine en frais postaux depuis Bruxelles. Dalibor Frioux a alors décidé de profiter d’un passage à Paris pour faire la tournée des popotes : Le 28 décembre 2009, j’ai pris un Caddie et j’ai déposé mon texte, à pied, chez Gallimard, Grasset, Actes Sud et au Seuil. Oui, vous avez bien lu : le manuscrit de Brut n’a bénéficié d’aucun pass. Et ça a marché : le 5 janvier 2010, il reçoit un coup de fil enthousiaste de Frédéric Mora, éditeur au Seuil. Brut est accepté.

En lisant ça, j’en aurais presque pleuré de joie. Je ne pense pas que ce soit le seul manuscrit dépourvu de pass qui ait été publié cette rentrée, mais même si cela était le cas, tout espoir n’est pas mort. Il existe au moins un éditeur qui lit les anonymes, c’est toujours bon à prendre. Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, j’ai appris la même semaine qu’une future auteure à succès était elle aussi entrée par la petite porte. C’était un matin – je serais bien en peine de préciser quel jour, je revenais juste de vacances lumineuses et j’avais quelque peu perdu la notion du temps - j’écoutais d’une oreille distraite France Inter. Parmi les invités, il y avait Jerôme Garcin, le critique littéraire du Nouvel Observateur et animateur de l’émission le Masque et la Plume, et Carole Martinez, auteure dont il avait littéralement porté aux nues le second roman – Le domaine des murmures (Gallimard). Cette dernière se mit alors à raconter comment elle avait réussi à publier son premier roman, Le cœur cousu : elle avait tout simplement déposé le manuscrit à l’accueil de Gallimard. Il n’était même pas achevé, il en manquait un bon tiers, il a été pris quand même.

Bon, d’accord, ces deux exemples ne sont que des petits buissons qui cachent la gigantesque forêt des manuscrits rejetés sans même avoir été ouverts, mais ils mettent un peu de baume au cœur. Ils témoignent qu’il y a encore une possibilité de se faire publier en passant par le dépôt de manuscrit. Une ouverture certes infime, mais une ouverture quand même. Maintenant, on est droit de se demander si elle est vraiment sincère de la part des éditeurs, ou si ce n’est qu’un moyen de calmer la grogne de milliers d’aspirants écrivains. Ils en seraient bien capables...

mardi 2 août 2011

Le nouveau jeu idiot des critiques littéraires : le test de la page 99

Il paraît qu’on peut juger un livre en n’en lisant qu’une seule page : la page 99. C’est du moins ce que prétendent les critiques littéraires de l’Express (voir les tests de la page 99), lesquels ont chipé cette idée à un écrivain et éditeur Anglais, Ford Madox (inconnu ici). Trop contents d’être tombés sur quelque chose de nouveau, d’original et qui ne leur demande que le strict minimum coté neurones (c’est l’été, faut qu’on se marre, coco), les dits critiques ont donc passé un certain nombre d’auteurs au crash test de la page 99. Ce qui a donné quelques papiers boursouflés de suffisance où, sur la foi de quelques lignes, ils les ont éreintés.

Cette idée de pouvoir juger la qualité d’un livre à partir d’une seule et unique page est d’une profonde débilité, mais son application aurait pu être amusante si les critiques de l'Express avaient joué le jeu à fond. Mais non, ils ont préféré tirer sur des ambulances : Philippe Djian, Marc Lévy et Jeffery Deaver, qui vient de reprendre la série des James Bond. Personne n’a attendu le test de la page 99 pour descendre Marc Lévy ou Philippe Djian, c’est même un sport très pratiqué dans le milieu des critiques où on ne déteste rien tant que le succès populaire. Tout le monde sait qu’ils écrivent comme des genoux et que ce n’est pas leur style qui fait leur succès. Alors pourquoi ? Pourquoi faire passer ce test imbécile à des auteurs déjà jugés et condamnés par l’ensemble de la critique ?

Il aurait été bien plus intelligent et ludique de décortiquer les pages 99 d’écrivains reconnus et respectés par exemple, ceux qu’eux-mêmes reconnaissent et respectent (ce n’est pas nécessairement le cas des lecteurs). Ceux qui ont régulièrement droit à des articles dithyrambiques, les chouchous, les copains, les intouchables. Cela aurait pu être drôle s’ils avaient été obligés de convenir que leur page 99, ben elle n’est pas si terrible que ça, et que ce fameux test était totalement idiot. Non seulement c’est moche, c’est lâche, c’est facile, mais cela ne fait rien pour améliorer l’image des critiques littéraires français. Qu’ils lisent peu – les copains, le patron, les recommandés – et mal – ce sont quand même eux qui ont porté Angot aux nues… - on le savait. On sait aussi qu’il ne faut surtout pas compter sur eux pour nous faire découvrir de nouveaux auteurs, cela fait des années qu’ils nous refilent toujours les mêmes. Et les voila qui revendiquent leur droit à ne plus lire du tout, sinon la seule page 99 !

Imaginons que les éditeurs aient appliqué cette règle : exit Marc Lévy, Philippe Djian et tous les autres. Des millions et des millions d’exemplaires volatilisés. Des dizaines de poules aux œufs d’or étouffées dans l’œuf. Des centaines d’auteurs sacrifiés à la page 99. Alors d’accord, les éditeurs ne lisent pas tellement plus que les critiques, mais eux au moins, ils ne sont pas fous !

mardi 21 juin 2011

Vivre avec un écrivain

C'est mon compagnon qui a découpé cette image dans le Monde et l'a posée sans un mot sur mon bureau. Il se trouve qu'en ce moment je me suis remise à l'écriture, un projet qui trainait dans mes carnets et dans ma tête depuis un bout de temps, et que je déverse à flots continus depuis quinze jours. A raison de dix heures par jour. Il ne fait pas de sandwichs mais je crois bien que j'aurais crevé de faim sans lui.

Nos conjoints sont merveilleux.

La dure vie de conjoint d'écrivain

mardi 7 juin 2011

Quand je serai écrivain...

« Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? »

Cette question a le don de me mettre profondément mal à l’aise. Je ne sais jamais quoi répondre et m’emberlificote régulièrement dans de laborieuses explications, dont il ressort vaguement que je suis dans les livres, l’édition, l’écriture. J’ai alors droit à d’aimables et indifférents : « Oh, ce doit être intéressant », avant d’être rangée dans la catégorie « grenouillages ».

Il y a quelques années, lorsque j’ai publié celui que je considère comme mon premier vrai livre – un roman sur la science – j’ai été tentée de répondre : « Eh bien… J’écris ». J’y ai renoncé lorsqu’un copain a eu le malheur de faire cette réponse, et s’est ramassé en retour une avalanche de questions aussi bêtes qu’« utilitaires » : « Et tu écris quoi ? Et tu en as publié combien ? Et ça marche ? Et c’est intéressant ? Et tu ne fais que ça ? Et comment tu vis ? Et combien ça rapporte ? ». « J’écris » sonne comme « je peins », ou « je jardine », il fait dilettante, une activité annexe, en marge, réservée aux dimanches et aux jours fériés. Elle ne correspond pas à « ce que je fais dans la vie » : écrire, c’est plus que « j’écris »…

Je me sens un peu plus à l’aise avec des gens qui connaissent bien le milieu éditorial ou journalistique, et lorsqu’ils me posent la fameuse question je réponds sans hésiter : « Je suis auteur ». Je leur précise dans quelle branche et pour quelles maisons, en général cela leur suffit amplement pour me situer. Ils savent ce qu’est un auteur, comment il travaille, ce qu’il gagne. Même si ce n’est pas un vrai métier, c’est un gros boulot, qui réclame certaines compétences, et j’ai droit à leur considération toute professionnelle. Cette réponse pourtant ne me satisfait pas entièrement : je ne suis pas seulement un auteur. Il y a… autre chose dans ce que je fais. Quelque chose qu'« auteur » ou « j’écris » ne peuvent faire passer. Une dimension autre que simplement professionnelle, une donnée profonde, essentielle, qu’aucune de mes réponses ne réussit à transmettre. Un pan énorme, complexe, de ce que « je fais dans la vie » est occulté par cette réponse.

« Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? »

Il n’existe qu’une seule réponse valable à cette question lorsqu’on « écrit », qu’on est « auteur », qu’on « fait des livres ». Cette réponse, nous l’avons tous sur le bout des lèvres : « Je suis écrivain ». Et là, tout est dit. Tout y est. Aussi bien l’aspect purement technique et professionnel de l’écriture que son autre face, l’imaginaire, la réflexion, la passion, le regard, la recherche, l’obsession, la quête, l’intelligence… Tout un monde, toute une vie, tout un métier tiennent en ces quelques mots, « je suis écrivain ». Le « je suis écrivain » m’est pourtant toujours resté coincé en travers de la gorge. Je voudrais pouvoir le clamer haut et fort, l’affirmer avec fierté, mais ça ne sort pas. Peut-être parce que je n’ai pas encore publié LE livre qui me le permettra. LE livre qui me posera comme « écrivain », qui me donnera le droit de me définir comme tel. Publier… Ah le grand vilain, le grand méchant mot. Publier…

J’avais un ami, aujourd’hui disparu, qui noircissait à longueur de nuit et de week-end une multitude de cahiers et de petits carnets. Il écrivait des nouvelles, de courts récits, ficelait de petits scénarios de BD. Il avait entamé une multitude de romans dont il nous lisait systématiquement les cinquante premières pages, à nous ses amis, avant de les abandonner définitivement et de passer à autre chose. Il n’avait jamais rien publié, mais n’avait pas de complexes ni de réticences vis-à-vis de l’écriture, et en parlait volontiers lorsqu’il trouvait un interlocuteur sympathique et ouvert. Lorsqu’on lui demandait : « Que faites-vous dans la vie ? », il répondait : « Rédacteur dans un mensuel pour enfants ». Il tenait une rubrique du type jeux, sorties, lectures, courriers des lecteurs dans un magazine pour pré-ados, et en vivait assez confortablement. Son métier lui plaisait, sans plus. Sa vraie vie, c’étaient ses carnets et ses romans inachevés.

Puis, un jour, il s’est rendu aux Etats Unis à l’invitation d’un ami. Juste avant que son avion ne touche le sol américain, le personnel de bord a distribué les fiches de débarquement. Ceux qui sont déjà allés aux USA savent à quel point ces fiches sont longues, détaillées, posant quantité de questions dont on voit mal l’intérêt (du genre : « Avez-vous l’intention de commettre un crime sur le sol américain ? »). Parmi ces questions, il y en avait une, très banale : « Quel est votre métier ? » Mon ami a répondu : « I am a writer. »

« Je suis écrivain. »

Cela lui était venu de façon naturelle, sans une hésitation. Il était écrivain. Depuis toujours. Il s’était toujours vu, vécu, pensé comme un écrivain. Le fait qu’il n’ait rien publié n’y changeait strictement rien. Il lui avait juste fallu un déclic, une question bête dans un formulaire bête pour qu’il ose enfin le dire.

« I am a writer. »

Je suis écrivain…

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