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Le
livre marchandisé L’éditeur
n’a pas beaucoup de
solutions s’il veut survivre. Soit il pleure misère et réclame l’aide
publique,
soit il se plie aux nouvelles règles instaurées par la grande
distribution et
la télévision en publiant des livres qui satisferont leurs attentes. Ce
qu’Eric
Vigne appelle les « livres
marchandisés ».
Apparus
dans les années 1980, ce
sont des livres qui n’ont strictement plus aucune valeur autre que leur
valeur
marchande, laquelle correspond à leurs couts de réalisation, de
fabrication, de
promotion, de distribution, plus la marge de l’éditeur. Ils n’ont plus
ce que
notre éditeur qualifie de « valeur
d’usage », incommensurablement plus élevée que la
marchande, et qui ne
se mesure pas en monnaie : c’est le plaisir qu’en tire le
lecteur, le
flash de la rencontre entre lui et l’auteur, le bonheur des mots et du
style,
la reconnaissance, le voyage, la révélation enfouie en toute œuvre…
Le livre
marchandisé n’a pas été
porté, maturé, peaufiné, ciselé et écrit par un auteur, par un
écrivain, pour
ensuite être proposé à un public
à qui
il demande de venir à lui, de se sortir de sa condition et de faire un
effort
pour entrer dans son monde. Il n’a pas été conçu en amont,
indépendamment des
attentes du public, des médias et du marché, mais « l’oreille
tendue vers l’aval » : il a été taillé
sur mesure pour la télé et le supermarché. Simple « capture
d’écran », il puise sa matière première dans
les médias, télés et magazines. Ecrit à la va-vite, sans aucun souci de
style, avant
que ne retombe le soufflet qui lui a donné naissance, avant que ne se
tourne la
page de l’émission ou du fait divers d’où il est issu, avant que ne
vire le
capricieux air du temps qui lui a soufflé son thème, il n’a rien à
offrir, ni
beauté, ni intelligence, ni profondeur, ni vision du monde. Il se
contente de
satisfaire l’appétit du téléspectateur – le client des hypermarchés –
en lui resservant
la soupe compassionnelle et émotionnelle du moment. Il est souvent
signé par
une personnalité du monde politique, économique, journalistique,
juridique,
etc… écrivain de la vingt-cinquième heure qui vend d’abord son nom, son
carnet
d’adresse, son entregent, son réseau à l’éditeur. C’est un roman bâclé,
mal
torché, braillard, où intrigue et personnages n’ont strictement aucune
importance. Réduit à un sujet, de préférence à un sujet de société,
porté par
la notoriété de son misérable « auteur » - il est de
la partie, donc
il sait – il s’exhibe dans tous les plateaux, depuis le talk show de
divertissement à l’émission lacrymale, où il
se pose en porte-parole des vrais gens et relaye
leurs pitoyables témoignages. De
la littérature façon yaourt Désormais, « la réception par le public préside à
l’écriture, les valeurs de
la sphère de communication à l’élaboration du produit, la notoriété
acquise à
l’extérieur de l’univers de la littérature, dans son acceptation la
plus large,
tient lieu de toise pour le talent ». Ce n’est pas
tant l’existence de
ces livres qui alarme Eric Vigne, mais leur inflation galopante. Si
cela
continue ainsi, le lecteur sera bientôt traité comme un vulgaire
consommateur
auquel on présentera des paniers de livres comme aujourd’hui des
paniers de
lessive, et qu’on soumettra à des enquêtes qualitatives destinées à
cerner ses
attentes, ses habitudes de consommation de livres. Ensuite, fort de ces
graphiques
et camemberts, l’éditeur commandera à un quelconque mercenaire le livre
désiré
par le lecteur moyen, et dont on aura bien sûr défini au préalable la
Bible. Et
le livre deviendra un produit.
Cela
s’appelle le marketing, et
il est en train d’exercer des ravages dans l’édition. En 2006, un
imprimeur
britannique, CPI Publishing solutions, proposait déjà aux éditeurs « d’évaluer le potentiel de nouveaux
auteurs avant la signature d’un contrat, identifier un marché cible
pour de
nouveaux concepts de livres, évaluer l’intérêt possibles d’écrivains
étrangers
avant leur traduction en Grande Bretagne » en
soumettant leurs
manuscrits à un panel de consommateurs dont les goûts littéraires ont
été
soigneusement renseignés (source : Des
livres testés comme des yaourt, Livre Hebdo n°662). L’horreur
économique
dans toute sa splendeur.
Les livres
dont le seul but est
de faire du chiffre ont toujours existé, et les éditeurs profitaient de
la
manne qu’ils rapportaient pour publier des ouvrages plus exigeants, de
cette
vraie et bonne littérature qui fait rarement les meilleures ventes et,
à court
terme, a plutôt tendance à perdre de l’argent. Après tout, Gallimard
finançait bien
la Nouvelle Revue Française grâce à Détective… Cette pratique – prendre
à
l’imbécile et riche livre Jacques pour donner au pauvre et génial Jean
–
appelée la péréquation serait, d’après Eric Vigne, en train de
disparaitre
aujourd’hui. La « pente
naturelle »
du livre marchandisé est d’éliminer des catalogues d’éditeurs les
collections
plus confidentielles, considérées comme non rentables. La concentration
de
l’édition au sein de groupes gigantesques, tel Hachette, ne fait que
favoriser
ce mouvement. Il est à craindre que, dans un avenir proche, leur
obsession du
profit ne les pousse à liquider les livres qui se vendent au goutte à
goutte
pour se consacrer uniquement aux livres-produits, infiniment plus
rentables. Ce
sera une grosse loterie, où les livres seront adjugés à tel ou tel
groupe au
terme d’enchères faramineuses, soutenus par des campagnes de publicité
et de
communication ultra-coûteuses, soumis à une concurrence féroce.
La littérature, la vraie, ne
survivra alors que dans des petites maisons indépendantes, au moyens
financiers
ridicules comparés à celle des groupes. Elle ne sera plus disponible
que dans
les librairies dites de premier niveau, les librairies classiques de
qualité
qui, seules, continueront à proposer des
livres de fond, s’écoulant lentement mais sur des
années, et qui se
démèneront pour les faire découvrir à leurs clients.
La
fin des écrivains ? Et
l’écrivain dans tout ça ?
Eric Vigne n’en parle guère mais, si ce scénario venait à se réaliser,
son sort
est scellé. Le nouveau livre, le livre du futur, le livre marchandisé
n’aura
pas besoin de lui. A-valoir et droits d’auteurs iront droit dans la
poche d’une
faune hétéroclite et antipathique qui n’a rien, mais alors rien à voir
avec
l’écriture, hommes et femmes de communication et de pouvoir dont on
s’arrachera
les signatures et fera écrire le livre par des professionnels sans
états d’âme.
Un auteur qui, par miracle, tirera son épingle de ce jeu de massacre en
réussissant
à vendre son premier roman aura de fortes chances, sous la pression de
l’éditeur, de se transformer en vache à lait. Son livre deviendra,
selon Vigne,
le «prototype d’une série à venir avec
une régularité calculée, saisonnière » et lui-même,
transformé en
écrivain commercial, sera sommé de se reproduire à intervalle régulier,
comme
un métronome. C’est déjà le cas pour quelques auteurs, tel Bernard
Werber qui,
chaque année et à date fixe, dépose ses immuables et mécaniques
best-sellers
dans la hotte d’Albin Michel.
Le rouleau compresseur de la
marchandisation est bel et bien en train de broyer la littérature (et
les
écrivains), il est inutile de se voiler la face, mais Eric Vigne refuse
de
baisser les bras et aligne quelques propositions pour contrer ce
phénomène. Un
peu à bout de souffle après sa brillante cavalcade dans les sombres
couloirs de
l’édition (surtout ne pas rater les pages, extraordinaires, sur la
marchandisation des sciences humaines !), elles tiennent plus
du vœu pieu
et de l’exhortation que de véritables solutions : les éditeurs
doivent entrer
en résistance, continuer à se battre pour faire vivre leur catalogue,
soutenir
les librairies de qualité dont le rôle dans la diffusion des livres
exigeants
va devenir de plus en plus important et croiser les doigts pour que
internet et
le numérique s’avèrent être des alliés plutôt que des ennemis. Compte
tenu de
la noirceur de son analyse de la situation et de son métier d’éditeur,
il nous
pardonnera de ne pas être aussi confiant que lui dans les bonnes
intentions de
ses collègues ! Une chose est sûre : les temps à
venir seront rudes
pour les vrais romans et les vrais écrivains, contraints d’accompagner
le
mouvement de repli de la littérature, de se réfugier dans les marges,
chez des
éditeurs et des libraires qui, comme eux, y croiront encore. Ils
vivoteront
dans leur petite réserve littéraire, vieux éléphants protégés de
l’extinction
par une maigre clôture de lecteurs acharnés, publiant au compte-goutte
des
livres dont ils ne devront plus espérer tirer leur subsistance.
Peut-être
n’est-ce pas si mal, au fond…
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