Eric VigneLes écrivains sont-ils menacés de disparition ?

Eric Vigne, Le livre et l'éditeur, Klincksieck   

La question, posée dans un pays où 2,5 millions de personnes déclarent s’adonner à l’écriture et    où il se publie, bon an mal an, entre 1300 et 1500 nouveaux romans, a quelque chose d’absurde…  En to
ute logique, tant que le livre vivra – bien qu’en petite forme, il est encore loin de la tombe – l’écrivain survivra. Mais est-ce si évident que cela ? A lire le remarquable essai d’Eric Vigne, Le livre et l’éditeur, il n’est pas du tout certain que le livre ait encore besoin de l’écrivain pour exister…

A première vue, l’ouvrage d’Eric Vigne  ne concerne pas directement les écrivains. Présenté sous forme de questions-réponses, rédigé dans un style aussi puissant que limpide, il ne parle pas d’écriture, effleure à peine le sujet littérature et concentre son propos sur le métier d’éditeur, qui est aussi celui de l’auteur. Le livre et l’éditeur est écrit du « dedans », au ras de la pratique quotidienne d’un éditeur, et traite avec lucidité et une grande honnêteté de cette part du métier méconnue de l’écrivain : le commerce du livre.

La crise du livre

L’éditeur, quelque soit son amour de la littérature, la qualité de son catalogue, sa proximité avec ses auteurs et son éventuelle générosité à leur égard, n’est pas un mécène. Sa survie, celle de son entreprise, dépendent des ventes des ouvrages qu’il publie et qui sont commercialisés en librairie. Sur un livre vendu 20 euros, rappelle Eric Vigne, l’éditeur ne récupérera que 3 euros avec lesquels il devra se débrouiller pour payer ses charges, ses salariés, etc… Autant dire que, lorsqu’il prend la décision d’accepter un manuscrit, c’est rarement « sur un coup de cœur », ainsi que le prétend invariablement la profession. En réalité, « l’édition n’est assurément pas une science exacte dans ses espérances de gains, mais moins encore une application de la rationalité dans chacune de ses décisions ». En gros, l’éditeur joue ses manuscrits à pile ou face. A un auteur dont le premier livre n’a pas marché et qui lui apporte, tout fier, un second et excellent roman, l’éditeur peut tout aussi bien dire « non », de peur de perdre encore de l’argent, que « oui », dans l’espoir que ce nouvel opus lui permette de récupérer sa mise. Il est tout à fait capable de rejeter le roman d’un auteur génial, mais parfaitement inconnu, pour accepter celui, abominable, d’un journaliste doté d’un carnet d’adresse épais comme un mille-feuilles pour la seule raison que le second, déjà assuré d’un solide plan média grâce aux relations de son auteur, a plus de chance de se vendre. « Le mimétisme étant une maladie génétique de l’édition » selon Vigne, l’éditeur se méfie de l’originalité et lui préfèrera n’importe quel rogaton littéraire dont le thème et l’intrigue sont des copiés-collés d’un best-seller déniché par un concurrent plus chanceux, espérant grappiller ainsi quelques miettes de son succès. Il n’y a qu’à voir comment la sorcellerie bas de gamme a littéralement infesté la littérature jeunesse depuis l’explosion de la bombe Harry Potter, sans parler de la démultiplication des clones ésotériques du Da Vinci Code…
Jusque là, rien de bien nouveau sous le soleil, ces pratiques existent depuis toujours dans l’édition, au grand dam d’ailleurs des écrivains qui ne se sont jamais privés de traiter les éditeurs – y compris le leur – de sales commerçant. Mais il se trouve que, aujourd’hui, l’édition est confrontée à une crise sans précédent qui, non contente de transformer la profession, est en passe de changer la face du livre. Les ventes moyennes baissent inexorablement, les effectifs des gros lecteurs – ceux qui achètent plus de vingt livres par an – fondent comme neige au soleil et, suivant l’adage qui veut que le « succès aille au succès »,  les lecteurs ont de plus en plus tendance à se tourner vers des valeurs qu’ils imaginent sûres, achètent le haut des listes des meilleurs ventes et ignorent le reste. Devant cette situation, les éditeurs incriminent en vrac internet, les jeux vidéos, la mort de Voltaire, la bêtise généralisée, l’inflation galopante des titres (à laquelle tous contribuent), la médiocrité de la production des collègues (jamais la leur). Il y a du vrai dans tout cela, admet Eric Vigne, mais ce ne sont pas les causes principales de la crise. Selon lui, elle est due au fait que «  la possibilité que l’ouvrage atteigne intellectuellement et matériellement son lectorat potentiel est désormais problématique ».

Le blocus médiatique

Nous y voila. Pour qu’un livre puisse trouver son public, il est nécessaire, obligatoire, de faire savoir à ses lecteurs potentiels qu’il existe, sinon il n’a pratiquement aucune chance de se vendre correctement. Les médias, et en particulier la presse écrite, se chargent de ce travail d’information, en présentant le livre dans leurs pages littérature ou culture et dans des émissions dédiées. Or, n’importe quel auteur ayant publié au moins une fois peut en témoigner, il est devenu très, très difficile d’avoir accès à la presse, et quasi impossible de passer à la télévision. La majorité des livres publiés chaque année n’auront droit à rien, pas même à une petite mention, à un minuscule entrefilet dans les journaux.
676 romans sont sortis lors de la rentrée littéraire 2008. En théorie, les critiques littéraires doivent  les avoir lus pour en faire ensuite un compte rendu. En pratique, cela est impossible. Le caustique François Reynaert, journaliste au Nouvel Observateur, a calculé que, les journalistes ayant reçu ces livres au début de l’été et disposant donc de deux bons mois pour les avaler avant la grande rentrée de septembre, ils auraient dû lire 10,9 livres par jour (Le Nouvel Observateur n°2286) … Il est plus que probable, ainsi qu’il le suggère avec malice au début de son article, qu’ils se soient contentés de « faire leur vrai travail », à savoir tenter de découvrir quels seront les 20 titres dont tout le monde va parler et laisser tomber les 656 autres.

La marée littéraire des rentrées de septembre et de janvier n’explique pas à elle seule pourquoi la presse littéraire s’est transformée en un Fort Knox réservé à quelques élus triés sur le volet : elle est gangrenée par le copinage et le renvoi d’ascenseur (voir les Secrets de Fabrication de Anna Alter). Les journalistes se piquent presque tous d’écriture, et ils serviront d’abord ceux qui pourront leur être d’une quelconque utilité pour leur carrière et celle de leurs ouvrages (pour avoir quelques exemples de renvois d’ascenseur, faire un tour sur le blog de Le Corbeau de l’Edition, hélas interrompu en novembre 2007). L’ampleur du phénomène est telle que, ainsi que nous l’apprend un article à la fois jubilatoire et consternant parut dans le magazine Technikart (Le filon des manuscrits bidons, avril 2008), la maison Grasset n’hésite pas à signer des contrats pour des livres qui ne verront jamais le jour avec des gens qui ont une vraie influence médiatique et un solide carnet d’adresse, dans l’espoir que ceux-ci, après avoir empoché un grassouillet à-valoir, serviront la soupe à ses auteurs. La place disponible pour d’illustres inconnus s’est ainsi réduite comme peau de chagrin, et c’est un vrai miracle si l’un d’entre eux réussit à se faufiler dans un supplément littéraire. Sa joie risque d’ailleurs de tourner court : le petit papier auquel il aura eu droit n’aura quasiment aucun impact sur les ventes de son livre, la presse ayant cessé d’être prescriptrice  dans l’achat de livres.

Interdits de télé et d’hypermarchés

D’après un sondage Livres Hebdo/l+C mené auprès des détaillants et publié en mars 20005, la télé est désormais le premier média prescripteur : 77% des professionnels interrogés la citent en première position. Or, la télé n’a que faire de la littérature. Son objectif premier est de divertir, et non d’informer. Ayant décrété, de façon unilatérale, que son public est stupide, inculte, incapable de se concentrer, dépourvu de mémoire, sourd et allergique à tout ce qui, de près ou de loin, peut ressembler à une analyse ou à une vraie pensée, elle lui offre ce qu’elle imagine correspondre à ses attentes : de l’émotionnel, du compassionnel, de la psychologie de bas étage, du bref, du superficiel, de l’obscène, du monstrueux, du célèbre et de l’air du temps en boite. La télé ne veut pas de livres mais des sujets de société qu’elle pourra caser dans une quelconque de ses émissions, un auteur connu riche d’anecdotes et de pseudo-révélations et qui fasse de l’audimat. Rien surtout qui puisse rappeler à l’être avachi derrière son écran qu’il possède encore un cerveau en état de marche, rien qui l’oblige à faire un effort et le pousse à sortir de cette condition de consommateur, d’estomac passif, dans laquelle elle s’efforce de le maintenir. Exactement le contraire de ce que, depuis toujours, la littérature cherche à faire…
Ce blocus médiatique, qui empêche le livre de trouver son public, se double d’après Eric Vigne d’un second barrage : la distribution. Un acheteur de livre sur deux se fourni en hypermarché (sondage Livres Hebdo, mars 2006), où il ne trouvera que les valeurs sûres omniprésentes dans les listes des meilleures ventes, et les ouvrages largement portés par la pub et le marketing. Les livres proposés en  hypermarchés doivent obéir à la même règle que les autres produits, pâtes, lessives ou yaourts : 80% du stock doit être renouvelé dans les six semaines suivant l’entrée en rayon. Autant dire que la littérature exigeante, ces romans qui se vendent peu mais sur une longue durée, y sont interdits de séjour. Idem pour les premiers romans. Les livres sont soigneusement sélectionnés par les centrales d’achat en fonction de leur seul potentiel de vente : ils doivent s’écouler en très grosses quantités dans un minimum de temps. Cela limite le choix aux ouvrages qui caracolent déjà en tête des meilleures ventes, à ceux qui ont eu droit à un plan média incluant TF1,  qui ont été écrits par des personnes à forte notoriété, par des « vus à la télé », des politiques ou des peoples, et à des livres qui peuvent être étiquetés, classés en genres précis : polar, document, SF, etc. Si les critères de sélection des livres étaient aussi appliqués aux autres produits de la grande distribution, alors, écrit Vigne, les centrales d’achat « auraient tôt fait de transformer leurs rayons en feu les boutiques vides des pays du socialisme réel ». >>>>


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