L’agent ne va qu’à l’argent

Ils vont pourtant devoir s’y faire. Les auteurs ne sont plus ce qu’ils étaient, de purs esprits dédaigneux des viles questions matérielles. Ils sont de plus en plus attentifs à la « carrière » de leurs ouvrages, notamment à l’étranger et sur les écrans. Tous les éditeurs ne sont pas aussi bien équipés que les grandes maisons, telles Gallimard ou Grasset qui possèdent d’imposants services de cessions de droits et connaissent leur affaire, et de plus en plus d’auteurs, mécontents de leurs prestations, leur confisquent les droits étrangers et audiovisuels de leur œuvre pour les confier à des agents. L’écrivain Olivier Adam, par exemple. Le film adapté de son livre Je vais bien, ne t’en fais pas, a fait 1 million d’entrées. Si son éditeur – l’Olivier – avait négocié des royalties sur le nombre de tickets vendus, Adam aurait engrangé plus de 150 000 euros alors qu’il a dû se contenter de 10 000 euros de cession de droits, plus 25 000 euros d’écriture du scénario... Echaudé, l’écrivain a confié les droits de ses livres à un agent. Il a fait une bonne affaire : l’agent ne prend que 20% des cessions de droits, alors que l’éditeur, ce goinfre, se garde 50% pour lui.

Un gros vendeur de livres a financièrement tout intérêt à prendre un agent. Ainsi, un auteur qui a écoulé son livre à 90 000 exemplaires en librairie, vendu ses droits en poche, en club et dans trente deux pays touchera 279 650 euros de droits s’il a choisi de se passer par un agent, contre 274 500 euros s’il s’est contenté de son éditeur. L’agent touche une commission de 15% sur le contrat d’édition, mais qui est compensée par les faibles pourcentages – 20% - perçus sur les cessions de droits.

Aux USA, les premiers romans, encore vierges et gros de promesses, sont de loin les plus prisés et convoités par les agents et les éditeurs. Certes, la crise est aussi passée par là et les sommes avancées pour un manuscrit inconnu tendent à la baisse, mais cela reste toujours sans commune mesure avec la frilosité française. S’il y a bien une chose sur laquelle les éditeurs français semblent être tous d’accord, c’est de continuer à bourrer leurs poches d’oursins devant un auteur sorti de nulle part. Agent ou pas, génie ou pas génie, il est hors de question de lui lâcher plus que l’aumône qu’ils appellent à-valoir. Dans ce pays, l’argent va l’argent, les grosses avances vont aux gros vendeurs.  Tous les professionnels interrogés dans l’étude du MOTIF sont unanimes, quelque soit leur bord : à raison d’un à-valoir de 4 000 à 5 000 euros au grand maximum, arraché aux forceps, les inconnus et les premiers romans ne sont pas rentables pour un agent. Ironie, les mêmes éditeurs sont prêts à payer une fortune les droits de traduction d’un premier roman américain autour duquel un agent malin aura réussi à faire monter le buzz...

Seuls trois agents en France déclarent s’intéresser au primo-romancier : Pierre Astier, Marie-Sophie du Montant, et Virginia Lopez Ballesteros. Les autres n’en pincent que pour les gros. Les déjà connus, les déjà riches, les déjà repus. D’après une note du SNE (Syndicat  national des éditeurs) sur les agents, publiée en 2007 : « (…) le travail de recherche de nouveaux auteurs des agents est nul. Leur intérêt porte essentiellement sur ceux de nos écrivains dont les livres se vendent ».

Andrew Nurnberg, le « découvreur » des Bienveillantes et Andrew Wylie, dit aussi « le chacal », agissent ainsi en parfaits prédateurs sur le marché français. Le premier a débauché, entre autres, Frédéric Beigbeder et Eric Reinhard, tandis que le second s’est mis dans la poche Angot, Philippe Djian et… Nicolas Sarkozy. Susanna Lea, outre Marc Levy, s’occupe de pointures comme Marek Halter ou David Servan-Schreiber, tandis que François Samuelson bichonne Fred Vargas, Michel Houellebecq, Alexandre Jardin… La première est championne dans les droits étrangers, le second, plus agent d’artistes que d’auteurs, est un as des déclinaisons audiovisuelles.

Autant dire qu’il est parfaitement inutile d’envoyer son manuscrit chez l’un ou l’autre. Au mieux il n’y aura pas de réponse, au pire ils vous enverront bouler avec mépris. Le MOTIF a envoyé à cent écrivains un questionnaire à propos des agents littéraires, auquel trente-neuf ont répondu. Six d’entre eux, tous publiés, avouent avoir contacté un agent. Deux pour une traduction, un pour information, et trois qui se sont faits envoyer sur les roses, l’un d’entre eux ayant même eu droit à un humiliant : « Mais vous êtes qui, vous ? »

Bref, il plus rentable et préférable d’envoyer son premier roman à un éditeur plutôt qu’à un agent. Il aura bien plus de chance d’être publié, et l’auteur n’aura pas à partager ses maigres gains. Les maisons d’édition restent les seules à avoir les reins assez solides pour accepter d’investir à perte dans un auteur inconnu, continuer à le publier et à le soutenir pendant des années, jusqu’au succès. L’agent, lui, n’aura pas cette patience.

L'éternelle prime au connu.

Devant ce tableau, il est très tentant de se mettre à l’anglais intensif et traduire son œuvre avant de l’envoyer à un agent anglo-saxon. Hélas, la déception risque d’être à la hauteur des attentes : abyssale… Trouver un agent en Angleterre et aux USA est aussi long, pénible, humiliant que chercher un éditeur en France. Eux aussi ne fonctionnent que sur recommandation, et si l’auteur ne connait pas quelqu’un qui connait quelqu’un, il n’a pratiquement aucune chance. La romancière Catherine Texier, installée aux USA, avait envoyé son premier manuscrit à un éditeur, Penguin. L’avis était très favorable, mais les éditeurs américains refusant de travailler avec des auteurs non représentés par des agents, il lui a été fortement conseillé de s’en trouver un. Elle a fait 13 agences avant d’être enfin acceptée…

Le système est aussi rude, éprouvant qu’en France pour les primo-romanciers, et il ne faut pas se laisser avoir par les belles histoires façon Chad Harbach. L’homme n’était pas un inconnu, sortant de nulle part : il avait créé et animé une revue littéraire qui ne lui avait pas rapporté un sous mais qui était reconnue et appréciée du milieu. De même, l’agent de Jonathan Littell, Andrew Nurnberg, est aussi celui de son père, Robert Littell, auteur de romans d’espionnage. On n’en sort pas…


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